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ici mon texte footnote here ©2016 TRB
Numéro 18 | décembre 2025 | Présences contemporaines 4, Territoires et sociétés avant et après la Renaixença catalane, ART’HIFICE 1
ART’HIFICE 1, La fabrique de l’espace médiéval et moderne dans la fiction et les arts contemporains (Europe, XIXe-XXIe s.)
Cordoue et l’Andalousie médiévale dans La bibliomule de Cordoue (2021) de Wilfried Lupano et Léonard Chemineau
Isabelle TOUTON
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Le choix de l’Andalousie médiévale dans une bande dessinée française

La bibliomule de Cordoue est une bande dessinée composée de deux-cents soixante-quatre pages, scénarisée par Wilfried Lupano – auteur prolifique, en particulier des hilarantes séries Les Vieux Fourneaux (2014-2024), et, à destination d’un public enfantin, Le Loup en slip (2016-2023), ainsi que des bandes dessinées historiques L’homme de l’année (Tome 4). 1967, L’Homme qui tua Che Guevara (2013) et des trois tomes des Communardes ! (2015-2016) –, dessinée par Léonard Chemineau – qui a débuté en bande dessinée, comme auteur complet, avec l’adaptation du roman Les Amis de Pancho Villa du Mexicain James Carlos Blake en 2012 — et coloriée par Christophe Bouchard1. Elle a été publiée par Dargaud (en France) en 20212 (Fig. 1).

 

Fig. 1. Couverture de La bibliomule de Cordoue

 

Le cadre en est Al-Andalus, et plus précisément la ville de Cordoue, au Xe siècle à la charnière de deux époques. La première est celle, florissante, des premiers califes de Cordoue, ‘Abd al-Rahmân III (912-961), l’Omeyyade au plus long règne, et son fils al-Hakam II (961-976), connus pour avoir maintenu une certaine paix avec les royaumes limitrophes et pour leur amour de la culture qui rendit la capitale andalouse attractive pour de nombreux savants d’Afrique du Nord, de Syrie, d’Irak et, entre autres, d’Égypte (Lupano parle de « climax de rayonnement culturel, scientifique, sanitaire, médical »)3. Ces règnes sont évoqués à partir de flashbacks centrés sur l’enfance de certains des personnages. L’époque contemporaine de la diégèse est, en revanche, celle qui suit la mort d’al-Hakam II, où celui qui deviendra le grand vizir al-Mansour (Muhammad Amir) prend le pouvoir sur le jeune héritier omeyyade, Hicham II (976-1009), âgé de onze ans lors de son accès au trône, avec l’aide de religieux obscurantistes (les « fuqahas »)4. Suivant en cela bien des historiens, la bande dessinée omet d’expliquer que cet accès au trône d’Hicham était en quelque sorte une usurpation, fruit de l’assassinat du jeune frère d’Al-Hakam II et oncle d’Hicham, héritier légitime eu égard au jeune âge du fils du calife, crime dont le vizir était complice et qui sonnera le glas, d’après Sophie Makariou, du règne de la dynastie omeyyade5.

Comme l’impose le pacte de lecture générique des romans ou bandes dessinées historiques, en particulier quand le passé revisité n’est parvenu aux auteurs ni sous la forme de récits de témoins (romans ou bandes dessinées « de la mémoire »), ni sous la forme de mythes ou légendes avec lesquels ils auraient grandi, le contexte est extrêmement documenté6. Le choix qui est fait ici de représenter la purge de la bibliothèque califale de Cordoue – la seconde en importance, à l’époque, après celle d’Acteurandrie – par un autodafé qui la plonge dans une des pages noires de son histoire est expliqué par la riche postface finale que les auteurs ont demandée à Pascal Buresi, historien médiéviste, directeur d’étude à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), un texte dont la publication par le chercheur dans l’archive ouverte HAL (Hyper Article en Ligne) sous le nom de « Postface de La Bibliomule de Cordoue », témoigne de la dimension scientifique7. Ce choix reprend une tradition ancienne déclinée sous des formes plus classiques, comme celle de la pièce Almansor du romantique juif allemand Heinrich Heine, dont les vers prophétiques « Ce n’était qu’un début. Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes », se sont depuis émancipés de son œuvre et ont été validés par l’Histoire (même si parfois l’ordre des crimes commis est inversé)8. La beauté de l’objet (couverture bleue et dorée, tranche bleutée, dos rouge et doré) évoque, dans une sorte de mise en abyme, celle des livres précieux en péril dont les personnages commentent la richesse du papier, des enluminures et des pierres précieuses qui les ornent. Cet ouvrage coûte trente-cinq euros en France, et quarante-cinq dans la version espagnole de Norma Editorial9, ce qui la rend pratiquement inaccessible en Espagne où les lecteurs de bande dessinée sont bien plus minoritaires et en moyenne dotés d’un moindre pouvoir d’achat. Ceci peut expliquer que La bibliomule de Cordoue ait paradoxalement peu circulé dans la péninsule.

La trame en est classique, et les ressorts correspondent parfaitement à celle des romans historiques médiévaux analysés par José Enrique Ruiz-Domènec : « […] la capacidad de resistencia ante el opresor, la lucidez en medio del dogmatismo, el elogio de la diversidad, el anhelo de libertad »10. Trois personnages subalternes, qui font figure de résistants, empruntent une route semée d’embûches, selon un schéma de conte traditionnel très fréquent dans la littérature jeunesse : l’objet de la quête est de sauver un maximum de livres de la riche bibliothèque du palais destinés à être réduits en cendres. Elle prend la forme d’un road-movie, ou « mule-movie », comme le déclare avec humour Lupano dans un entretien11. En effet, le véhicule en sera une vieille mule revêche qui doit mener les trois personnages principaux, tout d’abord à Batalyaws (Badajoz), ville musulmane, puis, devant le danger qui se précise (ceux qui l’administrent ayant été prévenus de l’arrivée des « voleurs » par pigeons voyageurs), jusqu’à León, c’est-à-dire en terre chrétienne, où réside, contre toute attente, un ami de Tarid, le bibliothécaire en chef de la grande bibliothèque.

Le projet plonge ses racines, d’une part, dans la découverte par Lupano de ce qu’avait représenté Al-Andalus, ce brillant occident musulman médiéval, pour l’histoire de la science et de la pensée universelles, et sa prise de conscience de l’absence totale de la civilisation musulmane des programmes scolaires en France12. Alors que l’école française met en valeur la Renaissance italienne puis les Lumières comme voies intellectuelles et scientifiques de sortie de l’obscurantisme médiéval13, le fait que la renaissance du savoir antique fut rendue possible grâce aux traductions médiévales de nombre de ces textes en arabe n’est jamais évoqué. Sont également passées sous silence la tradition des grands penseurs et scientifiques de Bagdad et celle des philosophes, botanistes ou médecins musulmans ou juifs de Cordoue dans lesquels ont largement puisé les penseurs rationalistes et les scientifiques de la modernité européenne. D’autre part, le scénariste a souhaité réagir au contexte des attentats islamistes de la seconde décennie du XXIe siècle (en particulier les attentats contre les dessinateurs de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, en France, le 7 janvier 2015 et contre des amateurs de musique dans la salle de concert parisienne du Bataclan, le 13 novembre 2015) ainsi que, plus largement, aux attaques politiques dirigées contre la culture, sa conservation et transmission.

L’objectif était donc triple. Il s’agissait tout d’abord de donner à connaître cette époque de l’Andalousie médiévale et, à voir sa splendeur, dans une perspective de dénonciation du choc des civilisations. Il s’agissait ensuite de prévenir les lecteurs, en particulier les jeunes générations, contre le fanatisme religieux et contre toute tentative de faire table rase du passé ou d’affaiblir un ennemi par la destruction de ses vestiges, monuments ou récits. La bande dessinée finit sur une liste d’autodafés et de destructions de livres perpétrés à différentes époques et par différentes cultures,  qui se clôt (provisoirement) par une nouvelle destruction de la bibliothèque de Bagdad sous les bombardements états-uniens en 200714 (après qu’au XIIIe siècle le petit-fils de Gengis Khan eut ordonné de jeter ses livres dans le Tigre), rappelant ainsi que l’islam n’est pas la cible de son récit15. Certains critiques et lecteurs sur la toile trouvent d’ailleurs que ce catalogue rend le message trop explicite. On pourrait penser qu’il manque à cette liste, et il me semble que ce n’est pas un hasard car l’histoire de l’Espagne récente est peu connue de ce côté-ci des Pyrénées, les purges et autodafés perpétrés par le régime franquiste jusqu’en 1949, avec la complicité et la caution morale de l’Église catholique, en particulier ceux des bibliothèques cordouanes16. Il s’agissait enfin de raconter une bonne histoire destinée à tous les publics, d’aventure et d’humour, propice à plusieurs niveaux de lecture.

Le prix accordé aux livres, au savoir lettré, et à leur défense fait encore figure de nos jours de valeur universelle, ou, pour le moins, il me semble unir des communautés de lecteurs de façon non partisane et transnationale. C’est ce que prouve, à mon avis, l’immense succès international (au moins en Europe, en Amérique Latine et en Asie) de l’essai de la romancière espagnole et spécialiste de grec ancien Irene Vallejo, El infinito en un junco. La historia de los libros en el mundo antiguo (2019), qui fait la part belle à la production, conservation et circulation des livres dans l’Antiquité, mais aussi postérieurement, malgré les constantes attaques subies par ceux-ci et leur extrême fragilité matérielle. Cet essai savant de quatre-cents cinquante pages, dont le Prix National de l’Essai remporté en Espagne n’est que le premier d’une très longue liste, est devenu un vrai best-seller, traduit dans plus de vingt-cinq langues, et son autrice a été érigée en une médiatique « sage » contemporaine17. Il y a donc, dans notre bande dessinée, la défense d’un certain humanisme fondé sur une culture lettrée qui apparaît comme consensuelle dans notre monde pourtant submergé par la culture numérique et virtuelle, en dehors des zones d’influence des fanatismes religieux et des pires dictatures.

L’espace politique

Dans la bande dessinée, pour s’acheter une légitimité et des alliés, le lettré Muhammad Amir accepte d’expurger la bibliothèque des califes des livres scientifiques que les religieux lui désignent comme hérétiques par rapport à la doctrine religieuse qui s’impose alors, la pensée malikite officielle. Par ailleurs, il renoue avec la guerre sainte de conquête de territoires chrétiens, avec l’aide de mercenaires berbères venus de l’Ifrquiya, puisqu’il ne peut compter sur le soutien des seigneurs arabes qui n’en voulaient pas.

Les historiens ne tombent pas tous d’accord sur l’importance de la « destruction » de la bibliothèque de Cordoue. Beaucoup parlent de 400000 livres détruits, parmi lesquels se seraient trouvés un nombre considérable d’exemplaires uniques aujourd’hui disparus dont un seul serait réapparu en 1936 à Fès, comme le raconte l’épilogue, alors qu’une thèse récemment soutenue à Oxford évoque, sans en affirmer la provenance exacte, une douzaine de manuscrits18. D’autres estiment qu’il s’agit davantage d’un acte symbolique, « un paso teatral de vandalismo » (Levy-Provenzal)19 « de incidencia más aparente que real »20, une concession faite par le futur vizir qui n’aurait pas donné lieu à une véritable décadence culturelle, Cordoue ayant bénéficié de nombreuses bibliothèques privées et de la bibliophilie de ses habitants21. En effet, les sciences et lettres, avancent ces spécialistes, continueront à y être protégées, raison pour laquelle le rayonnement de la ville restera puissant au cours des deux siècles suivants, où elle sera le berceau d’auteurs comme Ibn Hazm au XIe (le poète évoquant pourtant avec nostalgie la Cordoue perdue du Xe), puis, au siècle suivant, d’Averroès (Ibn Rochd) ou Moïse Maïmonide lesquels, en revanche, devront s’exiler de leur vivant. Ce qui ne fait pas de doute, c’est que les poètes des décennies et siècles suivants ont pleuré la fin de la beauté et de la richesse de la ville, la perte de sa population et le déclin de la pensée d’Al-Andalus. Ainsi en est-il du poète Ibn Shuhayd (992-1035), fils d’un ministre d’Al-Mansour, cité par Roger Garaudy :

 

Le palais d’Al Zahra regorgeant de richesses, avec ses tuiles d’or, ses cortèges royaux, son ciel criblé d’étoiles ;

La grande mosquée, avec ses foules psalmodiant le Coran ou écoutant les cours des maîtres ;

Les chemins conduisant au marché, où déferlait une foule plus nombreuse que celle des morts au Jugement dernier ;

Le vent du malheur y a soufflé en tempête pour détruire les maisons, et en disperser les habitants.

N’est-ce pas un châtiment ? N’étions-nous pas trop orgueilleux de ta splendeur ?

Les cours de tes maisons étaient une Mecque, et un refuge pour les étrangers.

Entre les rives de ton fleuve coulait une eau plus généreuse que celle de l’Euphrate, du Tigre ou du Nil. Les nuées déversaient la vie, en pluie, sur tes jardins ;

Les gazelles dansaient dans la cour de ma maison.

Ma tristesse et mes larmes sans fin coulent au souvenir de tes savants et de tes sages, de tant d’esprit délicat et de poètes22.

 

L’histoire de ce moment de bascule est racontée dans la bande dessinée au moyen de personnages, tantôt « historiques », tantôt « fictifs », comme dans la majorité des fictions historiques, des personnages dont Jean-Pierre Ressot a démontré qu’ils étaient forcément anaphoriques puisqu’ils renvoyaient à un discours antérieur au roman (ici à la bande dessinée) et que c’est ce lien avec le hors-texte (intertextuel, intericonique) qui permet de les identifier pleinement : les uns, de manière individuelle, grâce à leurs noms, charges ou fonctions, les autres car ils demandent à être reconnus de façon métonymique, puisqu’ils incarnent, sans nécessairement être des stéréotypes, un rôle, une fonction sociale, un genre, etc. Selon cet auteur, il n’y a donc pas de différence de nature entre les personnages historiques et les personnages fictifs dans les fictions historiques, sinon une différence de degré dans ce qu’il appelle « effet de densité référentielle »23. Cette différence de degré se vérifie en effet dans La bibliomule de Cordoue. Il y a les puissants, consacrés par l’Histoire et les légendes, et humanisés par quelques anecdotes rapportées : les deux souverains adultes (‘Abd al-Rahmân III et al-Hakam II), magnifiés par l’usage de la contre-plongée, dont les modalités de représentation graphique sont forcément fictives, mais s’inspirent d’enluminures légèrement postérieures ou, plus directement et de manière anachronique, des portraits peints sur cuir au XVe siècle, qui représentent les premiers rois nazaris, sur la voute de la coupole centrale de la Salle des Rois de l’Alhambra de Grenade24.

Leur large carrure contraste radicalement avec la représentation tout en rondeur et les traits à peine esquissés du jeune Hicham II, qui semble être une poupée aux mains de son entourage. La représentation du visage du pragmatique chambellan se situe dans une tension entre l’incarnation d’une certaine dignité, rappelant celle de la statue du buste d’Al-Mansour sculptée par Antonio Rico Núñez qui a été érigée à Torrox (Malaga), une de ses possibles villes de naissance, en 2002 , puis répliquée à Calatañazor (Soria)25 en 2007, et sa déformation par un rictus cynique ou haineux, qui permet de le caractériser comme le « méchant de l’histoire » (Fig. 2 et plus bas Fig. 12).

 

Fig. 2 Almanzor- © Seevisit Patrick Palmas

 

Bien qu’il soit moins caricaturé que celui-ci, on peut aussi percevoir à travers ce personnage un clin d’œil intericonique au célèbre vizir Iznogoud de Bagdad, l’impitoyable et populaire personnage créé en 1962 par René Gosciny et Jean Tabary, celui qui veut être « calife à la place du calife »26. Chez Lupano et Chemineau, il n’y a pas de « Maures » (contrairement à ce que l’on retrouve, par exemple, dans les légendes d’Estrémadure étudiées dans ce volume par Xavier Escudero) puisque « les autres » ne sont pas les musulmans mais les chrétiens, les batailles contre ces derniers n’étant pas au cœur de l’histoire. Le combat idéologique est, au contraire, mené au sein des croyants d’une même religion. Sont en revanche évoquées les accointances ou amitiés ponctuelles des califes avec certains rois chrétiens à travers l’anecdote humoristique du régime alimentaire qu’aurait entrepris Sanche le Gros (935-966) en compagnie du jeune Tarid avant de devenir Sanche I roi de León.

Les trois personnages principaux se trouvent au bas de l’échelle de la société cordobèse. Deux d’entre eux sont référencés par les historiens à travers leurs prénoms et qualité. Le premier, Tarid, était un eunuque, que le scénariste imagine venu d’un obscur pays du nord catholique, esclave lettré qui devint le directeur en chef de la bibliothèque du calife, et se convertit avec bonheur pour gagner sa place au sein de la société de lumière et d’abondance d’Al-Andalus (le nord chrétien est représenté en noir et blanc, avec des teintes de gris qui évoquent une lumière toujours basse et symbolisent l’obscurantisme et la violence, en radical contraste chromatique avec une Cordoue baignée de lumière et aux couleurs chaudes). La seconde, Lubna, est une des nombreuses esclaves copistes du royaume27, à la peau noire et au visage marqué d’une cicatrice, devenue copiste en chef, dont les chroniques vantent la haute culture. Elle incarne une perspective féministe : devenue lettrée grâce à sa pratique de la copie, dotée d’une certaine autonomie, elle refuse les avances de Marwan. Ces deux personnages servent à rappeler qu’à Cordoue, au Xe siècle, les esclaves pouvaient être éduqués et accéder à des positions relativement privilégiées, comme c’était déjà le cas dans la Rome Antique, et contrairement à ce qui se pratiqua dans le sud des États-Unis jusqu’en 1865, où un esclave pouvait perdre la vie pour avoir appris à lire en cachette. Il rappelle aussi que dans l’Andalousie médiévale certaines femmes, libres ou esclaves, pouvaient être considérées, dans certaines circonstances, pour leurs qualités intellectuelles ou artistiques28. Le troisième larron de cette épopée tragi-comique, Marwan, est inspiré des récits picaresques du Siècle d’or espagnol : c’est l’homme libre mais misérable, le cancre débrouillard, poussé à la petite délinquance, mais qui, comme Don Pablos, le buscón quevedesque de Les Indes Fourbes d’Alain Ayrolles et Juanjo Guarnido se trouve, par des concours de circonstances, bénéficier de liens en haut lieu29. Visuellement, Marwan rappelle d’ailleurs assez précisément Don Pablos, aussi bien par son visage et ses expressions outrées, que par sa gestuelle, sa gouaille, et évidemment, sa grande intelligence des situations.

Reste un personnage, la mule, dont je ne serais pas étonnée qu’elle ait été inspirée à Lupano par un passage de l’écrivain romantique Théophile Gautier, dans son Voyage d’Andalousie. L’auteur est fasciné par la beauté des femmes (un aspect orientaliste qui n’est pas repris ici), par celle des monuments, mais aussi par la dangerosité d’un voyage entrepris à dos de mule en terre aride et hostile. Les bandits de grand chemin peuvent non seulement vous détrousser mais aussi vous couper la gorge, ce qui, de son point de vue, rend le voyage beaucoup plus attrayant :

 

La caravane se remit en marche par des chemins fort abominables, mais très pittoresques, où les mules seules peuvent tenir pied […]. Plusieurs discussions assez vives que j’avais déjà soutenues avec [la bête] pour la faire marcher à côté de la monture de mon camarade, m’avaient convaincu de l’inutilité de mes efforts. Le proverbe : Têtu comme une mule, est d’une véracité à laquelle je rends hommage. Piquez une mule de l’éperon, elle s’arrête ; frappez-la d’une houssine, elle se couche ; tirez-lui la bride, elle prend le galop : une mule dans la montagne est vraiment intraitable, elle sent son importance et en abuse. Souvent, au beau milieu de la route, elle s’arrête subitement, lève la tête en l’air, tend le cou, contracte ses babines de façon à laisser voir ses gencives et ses longues dents, et pousse des soupirs inarticulés, des sanglots convulsifs, des gloussements affreux, horribles à entendre, et qui ressemblent aux cris d’un enfant qu’on égorgerait. Vous l’assommeriez pendant ses exercices de vocalise sans la faire avancer d’un pas30.

 

La mule chargée à l’excès de livres, la bibliomule, est dans l’album l’adjuvant qui devient antagoniste, puisqu’elle refuse de se soumettre aux hommes et à leur logique, grâce à une aptitude inébranlable à la résistance plus ou moins passive. Source de nombreux gags visuels, comme l’est aussi le personnage tout en rondeur de Tarid (presque un culbuto), et celui, polisson, de Marwan, elle permet à cette bande dessinée érudite de connecter avec l’univers des bandes dessinées pour enfants (on pense en particulier aux différentes illustrations, adaptations et parodies des Mille et une nuits, de Iznogoud à Ali Baba).

Comme on a pu le voir, il y a, dans l’œuvre de Lupano et Chemineau, collision entre trois horizons d’attente : celui de la recréation du Xe siècle andalou avec un certain didactisme, celui du conte classique et des récits d’aventures, enfin celui de la bande dessinée d’humour juvénile dont on pourrait penser a priori qu’ils se désactivent réciproquement, alors qu’ils me semblent servir le propos historique avec plus d’efficacité que certaines bandes dessinées plus épiques et moins ludiques (je pense, par exemple, aux multiples œuvres consacrées au Cid, généralement dépourvues d’humour). Ces trois niveaux de lecture sont, comme nous allons l’étudier à présent, également servis par la représentation graphique de l’espace physique (Fig. 3).

 

Fig. 3. Bibliomule de Cordoue, p. 20.

L’espace physique

Dans les bandes dessinées historiques et de la mémoire, la reconstruction de l’espace est fondamentale et s’appuie le plus souvent sur une documentation visuelle précise. Je me souviens d’une intervention de Robert Coale, lors de sa collaboration avec Paco Roca à l’occasion de la conception du roman graphique Los surcos del azar (2013), s’étonnant du fait que le dessinateur « n’inventait rien », se limitant, d’après lui, à recopier des photos panoramiques, en particulier d’espaces urbains, des années–30 ou 4031. L’architecture, les monuments, les rues et places, et les objets que le passé nous a légués en sont les témoins, ils créent une continuité par la persistance de leurs vestiges, tandis que les transformations qu’ils ont subies sont les symptômes du temps écoulé et de l’histoire humaine. En bande dessinée, le rôle que joue l’espace est décuplé parce qu’il s’agit d’un art visuel (qui dit aussi le temps à travers l’espace) et parce que le dessin a longtemps été le seul outil de diffusion médiatique de ce que découvraient les voyageurs mais aussi un instrument de découverte et connaissance scientifique. C’est en particulier vrai dans le domaine de l’architecture, et fondamental dans la reconstitution depuis le XIXe–siècle de la Cordoue médiévale et de ses splendides édifices musulmans : pour comprendre l’élaboration architecturale de certains monuments pour lesquels on n’avait pas de récit de la construction, on utilisait le dessin. C’est ce que proposent, par exemple, les planches de vues en coupe d’ensemble et de détail de la mosquée de Cordoue dans Voyage de Jean-Philibert Giraud de Prangey à Grenade et Cordoue  (1832)32. On peut y vérifier combien l’archéologue et dessinateur s’appuie sur la comparaison, la mesure et la reproduction par le dessin pour mieux comprendre le fonctionnement de l’architecture andalouse (Fig. 4).

 

Fig. 4. Giraud de Frangey

 

Par ailleurs, dans la bande dessinée, la représentation de l’espace est fondamentale car le dessin prend en charge ce qui correspondrait à des passages descriptifs dans un roman. Le décor peut être présent dans chaque case, la répétition provoquant ainsi un effet d’immersion beaucoup plus grand. En outre, la question des changements d’échelle, de vues panoramiques aux multiples perspectives, la création d’espaces mythiques ou de leur perception biaisée par certains personnages, ne posent pas de problème technique insurmontable aux dessinateurs. Au contraire, leur élaboration étant très économique, cela les autorise à une certaine virtuosité. Enfin, comme l’a montré, à la suite de théoriciens plus classiques, Enrique Bordes, la construction de la page est étroitement liée, depuis ses origines, à l’architecture, les personnages étant donc doublement insérés dans des constructions architecturales, ou plus intensément insérés quand les auteurs jouent à les superposer33.

La bande dessinée de Lupano et Chemineau s’ouvre sur une carte du monde méditerranéen en l’an 976, au style archaïsant. De par leur pratique de reproduction de grands espaces à des échelles réduites et le fait que symboles et métaphores graphiques font partie de leur boite à outils, les auteurs de bandes dessinées sont enclins à inclure toutes sortes de cartes qui impliquent une pause dans le récit et permettent de le contextualiser34. Il n’est pas rare dans les bandes dessinées historiques, comme c’est, par exemple, le cas dans Les Indes Fourbes, qu’elles conforment un seuil permettant de situer l’histoire au sein d’un vaste espace, et par le mode de représentation dont elle s’inspire, de plonger d’emblée les lecteurs et lectrices au cœur d’une époque passée35. Dans La bibliomule de Cordoue, il s’agit d’une double page liminaire, qui contextualise donc historiquement et géographiquement, mais également, de par ses couleurs et motifs, constitue une porte d’entrée vers le monde médiéval andalou au moyen d’une technique de l’entonnoir. Son intérêt est enfin de situer Cordoue par rapport à l’Europe du nord, mais surtout par rapport à tout le bassin méditerranéen, incluant le Maghreb (avec le califat fatimide, dont il est question dans l’œuvre), le Moyen Orient (Bagdad, Damas) et l’empire byzantin, déplaçant vers le sud et l’est notre regard habitué à des cartes eurocentrées, d’une façon qui correspond en réalité aux cartes de navigation médiévales ou modernes (portulans) en Méditerranée, ce lieu intense d’échanges commerciaux et humains (Fig. 5)36.

Fig. 5. Bibliomule de Cordoue, p. 3-4.

 

Ensuite, c’est la ville de Cordoue qui fait l’objet de toutes les attentions : c’est l’espace du « paradis » en perdition, et point de départ du périple. Les témoins de la ville médiévale que la bande dessinée recrée en ont transmis une image fastueuse et singulière. Ainsi en est-il d’Ibn Hawqal, chroniqueur et géographe de Nisibis (Haute Mésopotamie), qui, suite à sa visite de la ville en 948 (selon le calendrier chrétien), déclara :

 

la plus grande ville d’Espagne est Cordoue, qui n’a pas son équivalent dans tout le Maghreb, pas plus qu’en Haute Mésopotamie, en Syrie ou en Égypte, pour le chiffre de la population, l’étendue de sa superficie, le grand espace occupé par les marchés, la propreté des lieux, l’architecture des mosquées, le grand nombre des bains et des caravansérails37.

 

Nos auteurs représentent en effet une ville très peuplée (on dit qu’elle comptait entre 100000 et 500000 habitants), très urbanisée, où le rôle fondamental du Guadalquivir et la centralité de la grande-mosquée sautent aux yeux (Fig. 6)

Fig. 6. Bibliomule de Cordoue, p. 10

 

Ils adoptent des perspectives à hauteur d’homme, ou légèrement surplombantes (qui correspondent à une vision en plongée depuis un promontoire ou une tour), variant les plans pour plus de dynamisme, mais ne se privent pas non plus d’anachroniques vues du ciel qui, outre l’ampleur panoramique, offrent l’avantage de permettre au sol d’occuper tout l’espace de la case, et donc d’y refléter les multiples activités humaines. Le lecteur/la lectrice qui connaît Cordoue y perçoit un mélange d’éléments reconnaissables (le pont romain) et d’autres étrangers car aujourd’hui disparus (la porte d’entrée et les anciennes murailles) (Fig. 8).

 

Fig. 8. Bibliomule de Cordoue, p. 11

 

La représentation de l’espace est ici faite pour que la ville soit admirée, créant cette impression de persistance dans l’œil du lecteur qui l’a déjà visitée. C’est particulièrement vrai de la mosquée de Cordoue, commencée en 785 et agrandie peu à peu, en particulier par al-Hakam II en 961 (il y fit ajouter le mihrâb et la coupole), ce que rappelle la présence d’un échafaudage. La mosquée y est bien un lieu de prière, l’attachement aux livres des cordouans lettrés et de ses souverains n’étant pas anachroniquement laïcisé. L’immensité de la salle de prière, qui a souvent été comparée à une forêt d’arbres, est bien rendue par la présence du petit bonhomme, Tarid, qui la traverse et nous sert de porte d’entrée dans cet univers. Les auteurs jouent avec un contraste fréquent dans le roman graphique, mais ici peut-être accentué, entre une reproduction réaliste du décor et une réalisation simplifiée, caricaturale ou proche de l’icône, des visages, ici celui de Tarid. Les auteurs semblent en effet adhérer à la thèse de Scott Mac Cloud, selon laquelle plus un visage est iconique, plus on s’identifie au personnage ou, tout au moins, plus on le sent proche38 (Fig. 9).

 

Fig. 9. Bibliomule de Cordoue, p. 7

 

En face de la grande-mosquée, le palais califal de Cordoue, en grande partie détruit vers 1236, apparaît reconstitué comme la forteresse médiévale qu’il était, mais avec les somptueux jardins irrigués, qui ont été loués par exemple par l’auteur cordouan Ibn Bashkuwal au XIIe siècle : il sert de cadre romantique, d’espace ludique et idyllique où les personnages « jouent » à cache-cache avec les gardiens, mais sera symboliquement souillé par les bûchers de livres que le chambellan y fait dresser.

En son sein, la verticalité de la bibliothèque écrase un peu les humains de son importance (elle rivalise avec la mosquée). La centralité de la bibliothèque, structurante pour le savoir, est aussi montrée par les jeux avec l’architecture de la page qui en impose symboliquement au petit Marwan, élève rétif et peu scrupuleux, mais lui offre cependant indirectement accès à bien des savoirs qui lui permettront de survivre (Fig. 10 et 11).


Fig. 10. Bibliomule de Cordoue, p. 65

 

Fig. 11. Bibliomule de Cordoue, p. 66

 

Les capacités d’exploration et d’imagination propres au dessin de Chemineau et aux couleurs de Bouchard se mettent aussi au service de la reconstruction, en partie inspirée du travail des archéologues et en partie fantaisiste, du palais de Medina Azahara dont ‘Abd al-Rahmân III ordonna la construction entre 936 et 941, à huit kilomètres au nord-ouest de Cordoue, et qui fut presque entièrement détruit au XIe siècle. Dans la bande dessinée, c’est le lieu où Amir isole le jeune Hicham, l’étourdissant de luxe, confort et, malgré son jeune âge, de volupté, pour qu’il lui laisse entièrement la main sur les affaires (Fig. 12).

 

Fig. 12. Bibliomule de Cordoue, p. 41

 

La ville comme espace de vie populaire reflète le « mythe de la tolérance », tel qu’il fut élaboré, selon Christine Mazzoli Guintard, dès la fin de la conquête à Cordoue, incarné spatialement par une église chrétienne surmontée d’une croix dont la présence est effectivement attestée. Bien que la « convivance » des trois cultures doive être nuancée, elle fut une réalité pour une partie de l’élite, ‘Abd al-Rahmân III ayant eu, par exemple, un ambassadeur chrétien, un vizir ainsi qu’un médecin juifs, ce dernier étant cité dans la bande dessinée. On sait que la cohabitation des trois cultures était limitée par les taxes et autres contraintes imposées aux dhimmis (protégés), ce qu’un dialogue concret entre Muhammad Amir et son homme de confiance juif rappelle : celui-ci aurait pu mener à bien sa mission si les lois lui avaient permis de monter à cheval, ce qui lui aurait évité de finir dans un précipice, éjecté par une certaine mule39.

Une bonne partie de l’histoire se déroule dans l’espace aride et montagneux que l’attelage va parcourir au nord de la ville, dont les historiens rappellent qu’elle n’était effectivement pas entourée de petits bourgs. Cet espace est nourri à la fois par les récits des voyageurs romantiques peuplés de brigands et par l’imaginaire des westerns qui ont pu y être tournés. La représentation de l’espace joue également de manière plus directe avec les mythes et préjugés : lorsque Tarid parle de se rendre à León, Lubna et Marwan, qui n’ont jamais eu de contact avec les royaumes chrétiens, se les représentent mentalement dans un noir et blanc dénué de profondeur, tel un espace obscurantiste peuplé de barbares et de toiles d’araignées, et privé de lumière (Fig. 13). En revanche, lors de certains moments de complicité avec les personnages, l’évocation de l’Occident musulman se fait poétique, convoquant l’Orient des contes des Mille et une nuits à partir d’une stylisation qui dialogue avec certaines animations du réalisateur Michel Ocelot (voir Fig. 1).

 

Fig. 13. Bibliomule de Cordoue

 

Le traitement de l’espace est donc une clé d’entrée didactique dans le fonctionnement politique du royaume de Cordoue. Il a pour fonction de provoquer l’admiration envers la ville de Cordoue parvenue à l’apogée de sa splendeur, à partir d’un mélange de fidélité historique, des jeux avec les légendes, mythes et imageries les plus flatteurs et de fantaisie empruntée aux codes de la bande dessinée populaire. Il structure l’espace semé d’embûches de la quête tout en provoquant un sentiment de perte chez les lecteurs. Il recherche aussi une immersion hypnotique qui nous rapproche du point de vue des personnages et de leurs préjugés envers un nord chrétien à la fois craint et méprisé, préjugés sur lesquels l’histoire lèvera, en partie seulement, le voile.

L’espace intellectuel

Au XIIIe siècle, le moine franciscain Roger Bacon reconnaissait que la science expérimentale qu’il fit rayonner sur l’Europe était, en partie, issue de l’ébullition culturelle de Cordoue entre le IXe et le XIIIe siècle.  Celle-ci fut non seulement, pour les sciences, le relais en Europe des cultures de la Grèce et de l’Orient – Cordoue devint un grand centre de traduction du persan, du grec et d’autres langues encore, de manuscrits achetés à Bagdad –, mais, de plus, elle les enrichit grâce aux mathématiciens, astronomes, chimistes, agronomes et médecins arabes – Cordoue fut aussi un centre de copie d’originaux en arabe à grande échelle (entre 60000 à 80000 exemplaires par an ?)40, sur parchemin puis papier –. La capitale s’érigea enfin en centre d’élaboration de la pensée et de la science :

 

Ce réseau oriental – grec – arabe, est notre réseau. Notre négligence de la science arabe et la méconnaissance des traditions médiévales qui en résulte, sont dues au fait que les études arabes ont été longuement considérées (et le sont encore) comme des études orientales. Les arabisants étaient livrés à eux-mêmes et laissés dans la société d’autres orientalistes, tels que les sanscritistes ou les sinologues. Cette erreur était grosse de conséquences fâcheuses. Il est vrai que ce réseau, notre réseau, comprenait d’autres éléments orientaux, que les éléments hébreux ou arabes […] mais pendant des siècles les fils arabes furent les plus nombreux. Si tous ces fils étaient arrachés, notre réseau médiéval se briserait au milieu […] Le côté arabe de notre culture ne peut même pas être appelé « oriental », car une bonne part est vraiment « occidentale »41.

 

Bien que cette citation de George Sarton soit vieille de plus de soixante-quinze ans, Lupano cherche à montrer que nous sommes encore les enfants de ces fils invisibilisés. C’est pour révéler quelques-uns de ces fils que toute une série de recours variés servent, dans la bande dessinée, à donner à voir et à comprendre cet apport scientifique et intellectuel, ainsi qu’à imprimer certains noms de savants dans la tête des lecteurs jeunes et moins jeunes. Le manuscrit abbasside de Le livre des animaux (776-868), d’Al-Jahiz le globuleux, écrit de sa main et annoté par Hakam II et Abd al Ramahn III, occupe une place de choix grâce à la réinterprétation d’enluminures du manuscrit du IXe siècle : les magnifiques dessins d’animaux colorés envahissent, nourrissent et colorent l’espace mental de Tarid et servent de lien affectif avec son passé (Fig. 14).

 

Fig. 14. Le livre des animaux

 

Ils donnent aussi au personnage l’occasion d’expliquer au lecteur que la rigueur scientifique de son auteur était basée sur le doute et que, bien qu’inspiré par Aristote, il osa le contredire, par exemple, en réfutant l’existence des dragons et des chimères. Le texte originel est même cité dans la bande dessinée, où les différentes péripéties de ce manuscrit (volé, vendu, revolé, rendu, perdu) permettent de multiplier les références à l’ouvrage. Les dessins naïfs d’animaux, copiés du manuscrit, créent une continuité esthétique qui permet de combler l’écart intellectuel entre un jeune lecteur d’aujourd’hui et un manuscrit médiéval, pour mieux souligner l’apport de la civilisation musulmane médiévale en matière de zoologie (Fig. 15).

 

Fig. 15. Bibliomule de Cordoue, p. 77

 

Dans un domaine proche, l’allusion à l’une des thèses du Collier unique d’Ibn Abd Rabbih (860-939), poète courtisan né à Cordoue, provoque l’hilarité d’une vieille marchande de fruits et de son petit-fils qui ignorent la valeur des livres et se refusent à céder quelques-unes de leurs figues aux voyageurs affamés. En effet, en quelque sorte précurseur du darwinisme, il y prétend, à la suite de l’auteur grec Anaximandre de Milet, que l’homme est engendré par le poisson42. Un autre exemple d’anticipation géniale des découvertes postérieures se trouve dans le traité de mécanique d’Abbas Ibn Firnas, né à Ronda, dans l’émirat de Cordoue au IXe siècle (810-887), que Tarid lit à ses camarades. Il tenta de montrer que l’homme pouvait voler, en se jetant du haut du minaret de Cordoue, des siècles avant Léonard de Vinci, qui, lui, se contenta de dessiner ses machines.

Un gag à répétition sert aussi le propos didactique : aucun lecteur ne peut oublier le nom d’al-Khuwarizmi, Algoritmi en latin qui, avec son Livre de l’addition et de la soustraction d’après le calcul indien dont est friande la bibliomule (rescapé des eaux, il a un goût salé) a introduit l’algèbre et les chiffres arabes en Occident.

La médecine et l’anatomie sont couvertes par deux références. La première évoque al-Razi (Rhazès) (mort en 932), auteur d’un traité d’anatomie illustré qui fit autorité pendant sept siècles en Occident43, « Un suppôt de Satan venu de Perse », « Il rejette l’existence de Dieu et le traite de tyran. Il prône la démocratie et prétend qu’il faut cesser de manger des animaux. C’est un libre penseur et blasphémateur ! Il y avait urgence à cramer tout cela »44. Ce traité finit sur le bûcher au grand regret de Muhammad Amir qui aurait aimé l’épargner pour en nourrir sa bibliothèque personnelle. La seconde renvoie au traité de médecine par les plantes Sur la matière médicale du Dioscoride (que le patriarche de Constantinople avait offert au calife), dont Lubna applique de manière très pratique les conseils pour soigner Tarid, blessé par des brigands.

L’histoire de la pensée est représentée par Le livre de l’explication pénétrante d’Ibn Masarra de Cordoue (883-931)45, premier philosophe cordouan d’un longue lignée qui passera par Avempace, Maïmonide et Ibn Roshd (Averroés) jusqu’aux soufis andalous, à proposer une lecture du Coran non littérale, symbolique, compatible avec les découvertes scientifiques. Au-delà des sciences et de la philosophie pré-rationaliste, l’Andalousie fut aussi le creuset de la floraison d’une poésie et d’une musique inspirées par la culture raffinée de Bagdad, qui nourrira les troubadours, préfigurant la naissance de l’amour courtois46. Cette réalité est incarnée dans la bande dessinée grâce au Livre des chansons, anthologie de chants et poèmes arabes, composée par Abu Al-Faraj. Enfin, Chroniques de Cordoue, un livre dont je ne sais pas s’il renvoie à une chronique médiévale précise, emporte enfin l’adhésion des plus rétifs, l’enfant déguenillé et sa sorcière de grand-mère, lorsque Tarid leur raconte l’histoire de la conquête de l’Espagne wisigothe grâce à un figuier qui permit aux Musulmans de franchir une muraille. Cette histoire lue par Tarid, prend la forme d’un récit inséré, au style proche des miniatures persanes, avec des scènes qui rappellent que la bande dessinée tient tout autant du théâtre de marionnettes que du cinéma (personnage de même taille, vus de face ou profil, décor fixe)…

Ce parcours imagé qui représente les efforts d’un lecteur professionnel (Tarid) pour transmettre sa passion aux plus humbles et aux plus rétifs semble avoir une visée exemplarisante : il y a une puissance de séduction dans les livres qui peut s’activer en chaque être humain lorsqu’il rencontre l’histoire qui va le toucher ou le faire rire, qui transcende les hiérarchies sociales, les fossés de génération et le soi-disant choc des cultures.

Conclusion

Nous pouvons nous demander pourquoi il n’y a pas d’équivalent à La bibliomule de Cordoue en Espagne. Outre la question éditoriale et économique, je crois que le constat de Reyes Mate est encore vrai : « nous ne sommes pas les enfants de la ‘convivance’ des trois cultures mais de sa négation »47. En effet, Jacobo Hernando Morejón et Pilar Garrido Clemente rappellent que l’on étudie al-Andalus de façon obligatoire en Licence d’Histoire à l’Université en Espagne que depuis 1980, que le Sarrasin était pervers et fanatique dans les tebeos publiés pendant le franquisme, que les livres théoriques sur les bandes dessinées historiques ne consacrent aucun chapitre à celles qui se centrent sur al-Andalus ou s’inspirent de son art48. Ils estiment que depuis les années 90, de plus en plus d’œuvres se penchent sur cette période. Pourtant al-Andalus reste minoritaire dans les bandes dessinées qui recréent le Moyen Âge dans la péninsule, et lorsqu’il apparaît, c’est le plus souvent représenté par des récits de combats et de guerres depuis la perspective des chrétiens :

 

Por supuesto, las victorias sobre el islam tendrán preferencias en las narrativas, y esto se prueba en la casi total ausencia del personaje de Almanzor y quienes cuyas campañas militares mantuvieron bajo un régimen de terror a los reinos cristianos49.

 

Lorsque le sud musulman est investi de manière plus positive, il l’est souvent de manière très didactique (en particulier par des maisons d’éditions ou institutions de Murcie ou Valence)50. Je crois que la grande force de La bibliomule de Cordoue, outre le talent de ses auteurs, est de conjuguer un propos historique et didactique complexe sur l’histoire de la pensée, un déploiement de beauté visuelle et une structure de conte traditionnel, de nous faire ressentir une situation d’effroi face à ce que peut impliquer la destruction d’un patrimoine millénaire, et d’établir un dialogue avec la bande dessinée d’aventure et humoristique qui connecte avec l’esprit d’enfance. Je pense que les bandes dessinées purement didactiques, comme l’avait montré l’échec à moyen terme des tebeos de propagande franquiste, ratent souvent leur cible. Au contraire, cette bande dessinée française nous permet de contempler à nouveau un royaume perdu tout en connectant avec la vérité de ce qui nous lie (matériellement, intellectuellement et humainement) à l’histoire de l’Islam occidental. Elle contribue à patrimonialiser et à transmettre, plus en profondeur que n’importe quel musée, me semble-t-il, le meilleur de l’héritage d’al-Andalus comme héritage européen.


 

[1] En France, le nom des coloristes est encore trop rarement indiqué sur la couverture des livres, ils ne sont souvent considérés que comme des techniciens et non des co-auteurs, comme c’est ici le cas.

[2] Wilfried LUPANO et Léonard CHEMINEAU, La bibliomule de Cordoue, Paris, Dargaud, 2021.

[3] Lupano dans ÉDITIONS DARGAUD, « La bibliomule de Cordoue. Entretien avec Wilfried Lupano et Léonard Chemineau » [Vidéo], 17 novembre 2021, URL : https://www.youtube.com/watch?v=T7SH4QIL4Ds, 1’56.

[4] « Son règne sera insignifiant. Encore enfant, il est écarté de la réalité du pouvoir, après une brève guerre civile, par son chambellan […] qui gouverne en maître absolu de 978 à sa mort en 1002 ». Gabriel MARTÍNEZ-GROS, L’idéologie omeyyade. La construction de la légitimité du Califat de Cordoue (Xe-XIe siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2017, p. 11.

[5] Sophie MAKARIOU, « Aux origines de la ‘fitna’, l’affaire al-Mughîra : la mémoire refoulée d’un assassinat à la cour de Cordoue au Xe siècle », Médiévales, 60, printemps 2011, p. 29-44.

[6] Isabelle TOUTON, « Le roman historique espagnol contemporain (1975-2000) dont l’histoire se passe au Siècle d’or (XVI-XVIIe siècles) à l’épreuve de trois questions théoriques », in Aude DERUELLE et Alain TASSEL (éd.), Problèmes du Roman Historique, Narratologie, 7, 2007, p. 331-348.

[7] Pascal BURESI, « Postface de La Bibliomule de Cordoue », La bibliomule de Cordoue, Paris, Dargaud, 2021, URL : https://shs.hal.science/halshs-03924074/file/postface%20Buresi-bibliomule%20%281%29.pdf.

[8] En langue originale, dans Heinrich HEINE, Almansor (1823), DHA (Düsseldorfer Heine-Ausgabe), t. 5, p. 16, vers 243.

[9] Wilfried LUPANO et Léonard CHEMINEAU, La bibliomula de Córdoba, trad. Eva Reyes de Uña, Barcelone, Norma Editorial, 2023.

[10] José Enrique RUIZ-DOMÈNEC (1998) cité par Patricia ROCHWERT-ZUILI, « La représentation du héros médiéval dans le roman historique hispanique contemporain : le cas du Cid de José Luis Corral (El Cid, 2000) », L’Entre-deux, 2 (2), décembre 2017, URL : https://lentre-deux.com/index.php?b=21, paragraphe 3.

[11] Lupano dans Editions Dargaud [Vidéo], op. cit, 2’12.

[12] « À titre personnel, j’ai fait toute ma scolarité sans qu’à aucun moment on me parle de la civilisation musulmane, jamais », Lupano dans Éditions Dargaud [Vidéo], op. cit, 1’30.

[13] María D. VALDERRAMA / EFE, « La destruccción de la biblioteca califal de Córdoba llega al comic francés », El día de Córdoba, 26 novembre 2021, https://www.eldiadecordoba.es/ocio/destruccion-Biblioteca-califal-Cordoba-frances_0_1632737916.html.

[14] W. LUPANO et L. CHEMINEAU, La bibliomule, p. 254. Comme le rappelle Irene Vallejo : « De hecho, el XX ha sido un siglo de espeluznante bibliocastia […] Y el siglo XXI empezó con el saqueo, consentido por las tropas estadounidenses, de museos y bibliotecas de Irak, donde la escritura caligrafió el mundo por primera vez ». Irene VALLEJO, El infinito en un junco. La invención de los libros en el mundo antiguo, Madrid, Siruela, 2019, p. 234.

[15] Lupano avait déjà eu recours à cette démarche avec le livre illustré par Virginie Augustin, Alim le tanneur (Delcourt, 2004), « J’avais besoin de passer par un monde imaginaire pour pouvoir parler de religion librement, sans pointer du doigt une religion en particulier », SPOOKY, Interview de Wilfrid Lupano, bdthèque [blog], 6 novembre 2012, URL : https://www.bdtheque.com/interviews/244/wilfrid-lupano.

[16] Ana MARTÍNEZ RUS, Libros al fuego y lecturas prohibidas. El bibliocausto franquista (1936-1948), Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (17), 2021.

[17] En France, Irene VALLEJO, L’infini dans un roseau. L’invention des livres dans l’Antiquité, trad. Anne Plantagenet, Paris, Les Belles Lettres, 2021, a gagné le Prix des lecteurs du Livre de Poche dans la catégorie Documents / Essais.

[18] Umbert BONGIANINO, The Manuscript Tradition of the Islamic West, Edimbourg, Edinburg University Press, 2022.

[19] Évariste Lévy-Provenzal cité par José Juan COBOS RODRÍGUEZ, « Almanzor y los libros », Estudios sobre patrimonio, cultura y ciencias medievales, 20, 2018, p. 92.

[20] Virgilio MARTÍNEZ ENAMORADO y Antonio TORREMOCHA SILVA, Almanzor y su época, Malaga, Sarriá, 2001, p. 171.

[21] J. J. COBOS RODRÍGUEZ, op. cit., p. 90-91 et María Jesús VIGUERA MOLÍNS, « Bibliotecas y manuscritos árabes en Córdoba », Al-Musk, 5, 2005.

[22] Roger, GARAUDY, L’Islam en Occident. Cordoue, capitale de l’esprit, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 189-190. Je me permets de citer cet essai de Roger Garaudy malgré son parcours politique hiératique au final sulfureux. Déporté au camp de Djelfa par Vichy, communiste négationniste du Goulag, puis écologiste conservateur, converti à l’islam, il fit l’objet d’une fatwa émise par un cheikh salafiste saoudien, et soutint, à partir de 1996, des thèses négationnistes sur la Shoah pour lesquelles il a été condamné en 1998. Il s’agit pourtant d’un grand connaisseur de Cordoue où est installée, au sein de la tour de la Calahorra, sa « fondation Roger-Garaudy », et de son histoire. Son essai L’Islam en Occident. Cordoue, capitale de l’esprit est une mine de références de penseurs et poètes dont l’œuvre était vivante dans la Cordoue médiévale.

[23] Jean-Pierre RESSOT, « Le personnage historique (Carlos II el Hechizado) chez R. J. Sender. Figurativisation et illusion référentielle », in VV. AA., Le personnage en question, Toulouse, Université Toulouse-Le Mirail, 1984, p. 195-203.

[24] On pourra consulter les reproduction à partir de la page web suivante : PATRONATO DE LA ALHAMBRA Y GENERALIFE, « Restauración de las bovedas con pintura sobre piel de la sala de los reyes », Alhambra y Generalife [on line], 2025, URL : https://www.alhambra-patronato.es/proyectos/la-restauracion-de-las-bovedas-con-pintura-sobre-piel-de-la-sala-de-los-reyes.

[25] Il y aurait perdu une importante bataille contre les chrétiens.

[26] René GOSCINY et Jean TABARY, « Les Aventures du calife Haroun El Poussah », Record, 1, 1962.

[27] D’après l’historien et chroniqueur Ibn Abi l-Fayyad « en un solo arrabal de la capital podían contarse hasta ciento sesenta mujeres dedicadas a la copia del Corán », M. J. VIGUERA MOLÍNS, op. cit., p. 99. 

[28] María Luisa ÁVILA, « Las mujeres sabias en al-Andalus », in María Jesús VIGUERA, La mujer en al-Andalus: reflejos históricos de su actividad y categorías sociales, Madrid/Séville, Universidad Autónoma de Madrid/Editoriales Andalusas Unidas, 1989, p. 139-184.

[29] Alain AYROLES et Juanjo GUARNIDO, Les Indes Fourbes, Paris, Delcourt, 2019.

[30] Théophile GAUTIER, « Voyage en Andalousie » [1843], Voyage en Espagne. Tra los montes, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1914, p. 33.

[31] «–Un descubrimiento inesperado para mí fue el uso de la fotografía como fuente para los dibujos. Desde mi ignorancia del medio, yo imaginaba que los artistas de cómics se inspiraban más en su propia imaginación y menos en los archivos fotográficos, incluso tratándose de novelas históricas », Robert COALE, « De la historia a la historieta, testimonio de una aventura documental en Los surcos del azar », Isabelle TOUTON et alii (éd.), Trazos de memoria, trozos de historia. Cómic y franquismo, Madrid, Marmotilla, 2021, p. 350.

[32] Jean Philibert GIRAUD, Voyage de Jean-Philibert Giraud de Prangey à Grenade et Cordoue, 1832.

[33] Enrique BORDES, Cómic, arquitectura, narrativa, Madrid, Cátedra, 2017.

[34] Par ailleurs, Hélène Thieulin-Pardo et Patricia Rochwert-Zuili ont montré que les cartes constituaient aussi souvent des paratextes des romans historiques médiévaux espagnols. Dans ce cas, elles fonctionnent comme un élément exogène, en rupture avec le texte, alors que dans une bande dessinée se crée une certaine continuité (en particulier grâce au jeu des couleurs) avec la narration graphique qui les suit. Patricia ROCHWERT-ZUILI et Hélène THIEULIN-PARDO, « El espacio medieval en la novela contemporánea : imágenes y cometidos », in Ana Isabel CARRASCO MANCHADO, María Jesús FUENTE et Alicia MONTERO MÁLAGA (éd.), El presente de un pasado imaginario. Edad Media y neomedievalismo en la era digital, Barcelone, Icaria, 2024, p. 187-208.

[35] Isabelle TOUTON et Lise SEGAS, « Poderoso caballero es don Pícaro : l’art de la perspective trompeuse et de la référentialité ingénieuse dans Les Indes Fourbes », dossier « Le Siècle d’Or dans la culturel populaire » (François-Xavier Guéry, coord.), Crisol [en ligne], 29, 2023, URL : https://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/605?fbclid=IwAR2oqwlzrKd7gOeEDHv_Eb2p3MCcBNiWHmIuXjmafxBDJ9RjuIAFtls-B1s.

[36] Elle semble plus particulièrement inspirée d’une carte de l’Atlas attribué à Abraham Cresques, cartographe majorquin de confession juive qui vécut au XIVe siècle, que l’on peut consulter ici : URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Abraham_Cresques#/media/Fichier:Europe_Mediterranean_Catalan_Atlas.jpeg.

[37] Cité par Christine MAZZOLI GUINTARD, Vivre à Cordoue au Moyen Âge. Solidarités citadines en terre d’Islam au X-XIe siècles, Rennes, PUR, 2003, p. 53-54.

[38] Scott MCCLOUD, Understanding comics: The invisible Art, New York, Harper, 1994.

[39] W. LUPANO et L. CHEMINEAU, La bibliomule, p. 187.

[40] Julián Ribera cité par VIGUERA MOLÍNS, op. cit., p. 99.

[41] George SARTON, « La transmission au monde moderne de la science ancienne et médiévale », Revue d’Histoire des Sciences et de leurs applications, tome 2, numéro 2, 1949, p. 119.

[42] W. LUPANO et L. CHEMINEAU, La bibliomule, p. 161.

[43] R. GARAUDY, op. cit., p. 54.

[44] W. LUPANO et L. CHEMINEAU, La bibliomule, p. 185.

[45] Ibid., p. 130.

[46] R. GARAUDY, op. cit., p. 199.

[47] Reyes MATE, « ‘Envoyons promener Aristote’ ! Comment penser en espagnol ? », in Isabelle TOUTON et Yannick LLORED (coord.), « L’héritage de l’Espagne des trois cultures. Juifs, chrétiens et musulmans », vol. II, Horizons Maghrébins. Le droit à la mémoire, 67, 2013.

[48] , Jacobo HERNANDO MOREJÓN et Pilar GARRIDO CLEMENTE, « Vivificar al-Ándalus en el cómic español de los siglos XX y XXI. Aristas de una civilización, Vegueta. Anuario de la Facultad de Geografía e Historia, 2024, 1355. URL : https://doi.org/10.51349/veg.2024.2.28.

[49] Ibid., p. 1369.

[50] Antonio HUERTAS MORALES (dir.), « El medievo en la viñeta », Storyca, Valencia, Proyecto Parnaseo de la Universitat de València, 2021 et J. HERNANDO MOREJÓN et P. GARRIDO CLEMENTE, op. cit.

Résumé

Cet article étudie, dans la bande dessinée La bibliomule de Cordoue (2021) de Wilfried Lupano et Léonard Chemineau, la représentation de l’espace politique, physique et intellectuel de Cordoue au Xe siècle, lors du moment de bascule entre la splendeur culturelle du califat omeyyade et sa décadence initiée par les autodafés de livres ordonnés par le futur vizir Al-Mansour pour gagner le soutien des religieux conservateurs.

 

Resumen

Este artículo se propone estudiar la representación del espacio político, físico e intelectual vinculado con la Córdoba del siglo X en el cómic La bibliomule de Cordoue (2021) de Wilfried Lupano y Léonard Chemineau, en un momento de crisis entre el esplendor cultural del califato omeya de ‘Abd al-Rahmân III y al-Hakam II y su decadencia iniciada por la decisión del futuro visir Almanzor de quemar libros para ganarse el apoyo de los religiosos conservadores.

Le choix de l’Andalousie médiévale dans une bande dessinée française

L’espace politique

L’espace physique

L’espace intellectuel

Conclusion

Isabelle TOUTON

Université Bordeaux Montaigne, AMERIBER

Isabelle TOUTON, « Cordoue et l’Andalousie médiévale dans La bibliomule de Cordoue (2021) de Wilfried Lupano et Léonard Chemineau », L’Entre-deux, 18 (3) | décembre 2025 | URL : https://www.lentre-deux.com/?b=384 | consulté le 21-01-2026

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