Notre monde est condamné. Notre immense étoile bleue agonise. Elle s’effondre sur elle-même, bientôt trop faible pour combattre la densification de la masse. Tellement énorme que sa propre gravité l’amènera à rétrécir jusqu’à l’implosion.
[...]
Nous avons pris la décision pour vous. Nous avons sauvé vos âmes. Vous ne faites maintenant qu’un avec le mycélium et nous. Bientôt, les frontières s’estomperont. Nous serons un seul esprit, mû par de puissants désirs. Nous serons le sol, les plantes et toutes les délicates créatures qui foulent notre monde. Bienvenue, Alyson1.
Le végétal ou le vivant peuvent-ils devenir acteurs de la survie de la planète et, ainsi, supplanter l’humain en tant que décisionnaire principal pour celle-ci ? C’est la proposition de J. D. Kurtness dans cette courte nouvelle de trente pages. Bienvenue, Alyson a fait l’objet d’une publication individuelle au sein de la collection « soltice », dédiée à ce genre dans le catalogue d’Hannenorak. Le récit est rendu à la troisième personne et a pour point de départ la ville d’Alma, au Québec, dans une temporalité contemporaine qui n’est pas nettement définie. Tant par sa longueur que par le positionnement externe du narrateur, l’écrivaine donne accès à peu d’informations sur les quelques personnages et sur leurs pensées – y compris en ce qui concerne le champignon qui, bien qu’il ne soit institué en tant que tel au cours du septième et dernier chapitre, est le personnage principal de l’intrigue. En effet, la phrase finale de l’action, la chute de la nouvelle, donc, donne son titre à la nouvelle. Pour autant, c’est bien une citation du discours que le champignon adresse à Alyson ; personnage qui n’occupe, dans l’action, que la place de la dernière représentante de l’humanité. Ainsi, le personnage qui, a priori, donne son nom à l’œuvre partage avec le reste de l’humanité d’être passive face à l’assimilation engendrée par le champignon. Elle est, tout au plus, le vecteur qui permet à l’humanité fictive et au lecteur de recevoir le discours du champignon qui donne sens à l’ensemble de l’intrigue. Le lecteur, par ce discours, se voit informé des logiques générales qui ont engendré la disparition physique de l’humanité sans être éclairé sur les mécanismes biologiques de ce processus et les actions qui seront menées après celui-ci. Le cœur de ce discours est écologique et décrit la nécessité de repenser la place de l’humanité qui n’est plus dominante mais symboliquement intégrée au réseau végétal. La psychologie des personnages n’est pas approfondie au-delà de leurs actions en réaction à leur rencontre avec le champignon, qui consiste majoritairement à rompre avec un schéma de vie quotidien pour s’orienter vers le plaisir, la libération et un rapport nouveau avec le vivant, qu’il soit végétal ou animal.
On suit ainsi le parcours de quelques personnages : la première victime, Francine, et son enfant, Bastien, le premier enquêteur, Gauthier, une pathologiste anonyme, quelques chercheurs en zone antarctique et, enfin, Alyson et ses collègues astronautes. Il n’est pas donné de véritable profondeur aux personnages qui servent, d’abord, à illustrer les effets du mycélium sur l’humain. Cette courte intrigue n’est construite que pour aboutir à la chute de la nouvelle, qui serait presque une morale ou une prescription : l’humain doit revoir sa position au sein du vivant terrestre ; de gré ou de force.
Dans cette nouvelle, J. D. Kurtness convoque deux thèmes qui marquent plus généralement son œuvre : la course d’un monde vers sa fin inévitable et la nécessité de protéger le vivant. Bienvenue, Alyson, nouvelle publiée par une écrivaine mais aussi par un éditeur autochtones2, Hannenorak3, s’insère ainsi dans la catégorie littéraire autochtone au Canada et d’Amérique du Nord. Bien que l’écrivaine se revendique autochtone, cette identification n’est pas représentée dans son œuvre ; ses œuvres sont caractérisées par deux critères prédominants : une écriture écopoétique qui a la particularité de se faire par la science-fiction.
La littérature autochtone qui nous occupe au travers de l’exemple de J. D. Kurtness, n’est, en effet, pas limitée au thème de l’autochtonie. Elle est dite « autochtone » dès lors que son écrivain se reconnaît et reconnaît son œuvre en tant que tels. Louis-Karl Picard Sioui s’exprimait d’ailleurs à ce sujet dans un article consacré à l’institutionnalisation de la littérature autochtone :
Genre, s’il y a un tipi sur la couverture, on met ça dans la catégorie « autochtone » ! Évidemment, pour nous, c’était inacceptable. La position de Kwahiatonhk!4 a toujours été claire là-dessus : une œuvre autochtone est autochtone parce que l’auteur de l’œuvre est autochtone. Même si le livre raconte l’histoire d’un unijambiste cracheur de feu d’origine soudanaise tombant en amour en Russie… si c’est un auteur autochtone qui l’a écrit, c’est de la littérature autochtone5.
L’étude de Bienvenue, Alyson est intervenue lors de mon travail de thèse consacré à la fabrique de la catégorie littéraire dite « autochtone » au Canada et au Mexique depuis les années 19706. Cette étude ne recherche pas une autochtonie, ou une représentation de celle-ci, dans les œuvres pour les classer dans la catégorie « littérature autochtone ». Elle analyse plutôt les productions littéraires d’écrivains qui se disent autochtones. La catégorie littéraire autochtone est un point de départ pour analyser les œuvres qui y sont rattachées par leurs écrivains ou par les acteurs du livre autochtone. J. D. Kurtness illustre, par son œuvre, l’un des fondements de la littérature autochtone : si elle est composée par des écrivains autochtones, c’est là sa seule condition. Elle peut explorer toute une variété de genres et de thèmes. La liberté de création et d’écriture promue par Louis-Karl Picard-Sioui et illustrée par le parcours de J. D. Kurtness a été acquise à la faveur de l’émergence de l’ensemble d’une fabrique du livre dédiée à la littérature autochtone. Depuis les années 1970, un nombre croissant d’écrivains et d’institutions littéraires autochtones ont émergé au Canada. Cette émergence a été impulsée par des écrivains comme Maria Campbell7 ou encore An Antane Kapesh8. Ces œuvres illustrent la condition quotidienne des peuples autochtones et, pour certaines, montrent comment celle-ci a été influencée par les grandes mesures coloniales mises en place au Canada. Parmi ces mesures, celles qui sont le plus régulièrement convoquées en littérature sont les pensionnats autochtones9 et la sédentarisation forcée10. Ces mesures ont influencé et contraint la diffusion des langues et cultures autochtones, dont l’usage ou l’expression étaient violemment réprimés dans les pensionnats autochtones, et l’ancrage dans un espace de vie et de subsistance bouleversé par la colonisation.
Ces événements, comme le relève Gilles Bibeau11, n’apparaissent pas dans le récit historique officiel du Canada. Ces premières œuvres et des écrivains autochtones contemporains visent à une documentation de cette histoire « effacée » selon Bibeau. L’un des moyens pour une écriture en propre réside également dans la liberté de création, dont se saisit, notamment, J. D. Kurtness. Pour assurer cette liberté, et d’autant plus dans une industrie littéraire nord-américaine largement dominée par des acteurs eurodescendants12, la littérature autochtone s’est dotée d’institutions propres. Des éditeurs13, des festivals14 et des prix littéraires15 œuvrent à la publication, à la diffusion et à la consécration d’œuvres produites, publiées et primées par des Autochtones. On assiste donc, depuis quelques décennies, à la construction d’une littérature dite « autochtone » portée par des Autochtones et qui s’extrait, en partie, de la domination culturelle des écrivains allochtones16 depuis les premiers temps de la colonisation17.
J. D. Kurtness s’inscrit dans cette fabrique littéraire. La nouvelle qui nous intéresse a été publiée par l’éditeur et libraire autochtone Hannenorak, premier éditeur et libraire établi en communauté autochtone, à Wendake, en périphérie de Québec. Cependant, ses romans sont publiés chez L’instant même, éditeur québécois fondé en 1986 et spécialisé dans l’édition de nouvelles puis de romans et de poésie contemporaine. En France, ses œuvres sont publiées dans une collection dédiée aux écrivains autochtones : la collection « Talismans » de l’éditeur Dépaysage18. Là encore, la diversité de ces structures reflète le profil de J. D. Kurtness, qui ne restreint pas ses collaborations à des institutions autochtones ou spécialisées sur ce thème. L’écrivaine exprime cette liberté de publication et d’écriture dans un entretien réalisé auprès du collectif « Littératures autochtones » avec Hind Battoy et Chloé Wiart :
Hind Battoy : Vous présentez-vous comme une autrice autochtone ? Si oui, comment l’exprimez-vous dans vos œuvres ?
J. D. Kurtness : Oui, je me présente comme une autrice autochtone. Je suis Innue et j’écris, donc forcément je suis une autrice autochtone. En même temps, est-ce que j’écris de la littérature autochtone ? Forcément, oui, puisque logiquement une autrice autochtone qui écrit fait de la littérature autochtone, mais j’ai l’impression que les gens parfois vont être un peu déstabilisés parce qu’ils ne s’attendent pas à la manière dont j’écris ou aux sujets que j’aborde. Souvent, ils ne vont pas les lier avec la littérature autochtone ; c’est comme si on portait un certain regard colonial sur la littérature autochtone : on appelle ça le white gaze19.
L’écrivaine évoque, dans cet entretien, la spécificité de son esthétique : la science-fiction. Si, pour le Québec, tant le corpus que les études dédiées à ce genre manquent, le Canada anglophone nous permet de proposer un éclairage, par la comparaison, à la nouvelle qui nous intéresse. Grace Dillon s’intéresse à la science-fiction autochtone anglophone au Canada. Elle est initiée dès les années 2000 par des écrivains comme Drew Hayden Taylor, avec sa pièce alterNatives20. Cette œuvre dénonce, comme peut le faire J. D. Kurtness, un enfermement dans ce qu’il nomme the « great indigenous novel »21, une forme romanesque qui fait intervenir un personnage autochtone ou des éléments autochtones rapprochés à un passé nomade.
Grace Dillon traite particulièrement de l’écriture de l’apocalypse dans la science-fiction autochtone, qu’elle analyse ainsi :
It is almost commonplace to think that the Native Apocalypse, if contemplated seriously, has already taken place. Many forms of Indigenous futurisms posit the possibility of an optimistic future by imagining a reversal of circumstances, where Natives win or at least are centered in the narrative22.
L’apocalypse, pour les peuples autochtones, a déjà eu lieu à la suite du processus de colonisation. On retrouve immédiatement attachée à cette idée celle d’un futur optimiste dans lequel la position marginale des peuples autochtones est renversée. Reprise par J. D. Kurtness, l’écriture de l’apocalypse est également représentée par d’autres auteurs du Canada anglophone. Chelsea Vowel, écrivaine Métisse23, publiait ainsi en 2022 Buffalo is the new Buffalo24, dans lequel elle cite les recherches de Grace Dillon et les illustrent par ses propres écrits. Waubgeshig Rice25, écrivain anishinaabe, compose, avec Moon of the Crusted Snow26, l’écriture du renversement des stigmates de violence et marginalité sur un personnage allochtone en communauté autochtone dans un contexte apocalyptique.
Bien que les écrits de J. D. Kurtness rejoignent les œuvres de ces écrivains autochtones, son parcours personnel la distingue : son œuvre est marquée par sa sensibilité au vivant et aux sciences naturelles. C’est cet alliage d’une écriture de l’apocalypse et d’une esthétique du vivant qui nous intéressera ici. Quel rôle J. D. Kurtness attribue-t-elle au vivant dans l’effondrement du monde ? La nouvelle Bienvenue, Alyson renverse les rôles habituellement répartis entre les humains et le reste du vivant : le végétal, ici, devient acteur du destin de l’ensemble de la planète. L’humanité y occupe une position passive et subordonnée.
J. D. Kurtness est née d’un père innu de Mashteuiatsh et d’une mère québécoise, eurodescendante. Elle est l’un des rares écrivains autochtones francophones au Québec à composer de la science-fiction. Si elle est largement établie dans la littérature autochtone au Canada anglophone, la science-fiction autochtone francophone québécoise est portée, notamment, par J. D. Kurtness et par l’écrivain Louis-Karl Picard-Sioui qui a composé plusieurs œuvres inscrites dans l’espace géographique de Kitchike, communauté27 autochtone fictive. Des initiatives, comme le recueil de nouvelles dirigé par Michel Jean, Wapke28, qui imposait le futur comme thème, ou encore, le travail de la revue Solaris29 tendent à encourager la production de science-fiction autochtone francophone.
J. D. Kurtness se démarque donc par ces deux aspects : l’absence d’incarnation de l’autochtonie dans son œuvre et le choix du genre de la science-fiction. À l’inverse d’autres écrivains autochtones, qu’ils soient au Canada ou au Mexique, J. D. Kurtness n’est pas issue d’un parcours personnel, universitaire ou supérieur littéraire ou artistique, elle leur préférera la science. Le collectif Kwahiatonhk! relate que l’écrivaine s’était installée à Montréal dans le but d’étudier les microbes et d’« écrire un jour sur la paix dans le monde ».
J. D. Kurtness n’inaugure pas, avec Bienvenue, Alyson, l’écriture d’un récit apocalyptique ou postapocalyptique. Dans Aquariums30, roman publié en 2023, c’est un virus qui annihile de 99,999 % de la population mondiale. La protagoniste survit à cette pandémie à la faveur d’une mission scientifique visant à documenter la faune marine de l’Arctique. Ce salut est donc acquis dans une démarche de préservation de la nature. Avec la nouvelle « Les Saucisses », parue en 2016, dans l’ouvrage collectif Wapke, la fin du monde « réel », du monde social, est advenue. Les humains vivent dans une réalité virtuelle par le biais de machines et de serveurs auxquels ils sont connectés. La narratrice anonyme travaille au traitement des cadavres après la mort ou la déconnexion des personnes branchées, qu’elle nomme « saucisses ». Dans La Vallée de l’étrange31, l’entreprise Purring Technologies inc. met en place un ensemble de services qui vient remplacer l’échange d’affection entre humains. Ce roman projette ainsi une apocalypse sociale et relationnelle. L’écriture apocalyptique ou postapocalyptique chez J. D. Kurtness correspond à différents niveaux d’effondrements sociaux, sociétaux ou écologiques. Avec Bienvenue, Alyson, ces questions sont directement liées au végétal, à un regard écologique.
Dans Bienvenue, Alyson, l’agent de l’apocalypse est un mycélium extra-terrestre à la recherche d’un nouvel espace de vie où s’établir. Le champignon apparaît, pour la première fois, juste après le premier tiers de la nouvelle, à la page 11. Il y est fait mention de la présence de champignon à proximité du corps de sa première victime. À la page 14, Gauthier, l’un des chargés de l’enquête, en propose une description physique : « Il les trouvait beaux, exceptionnels même, avec leurs délicates tiges jaunes coiffées de chapeaux bulbeux ». Ce type de champignons est inconnu du personnage. Pour autant, une intuition s’empare de celui-ci. Dans un paragraphe rendu en italique, le personnage acquiert la certitude que le champignon est la cause du décès du personnage et qu’il s’agit du premier acte d’un processus d’envergure. La mise en page de ce paragraphe rappelle celle du chapitre final, qui correspond à la seule prise de parole véritable du champignon, laissant penser qu’il pourrait s’agir d’une première forme de communication entre l’humanité et le champignon. Une description olfactive, gustative et visuelle des spores du champignon est également donnée au lecteur : « un arôme de citron » ou de « fraîcheur des froides journées d’hiver »32, un goût sucré qui rappelle « la base des pétales de fleurs de trèfles »33 et une « fine poussière rose »34. Le champignon n’est présenté que par la perception et par les sens des quelques personnages suivis par le court déroulement de l’intrigue.
Cet organisme végétal engendre la mort progressive de l’ensemble de l’humanité et intègre les humains à son réseau, le mycélium formant un réseau végétal propre aux champignons. L’extinction de l’humanité dans sa forme actuelle n’y apparaît pas comme un effondrement mais comme un renouveau. Celui-ci permet à la planète Terre et à l’ensemble de la vie qu’elle abrite de survivre et de prospérer. J. D. Kurtness construit le rapport à la nature au travers d’une continuité, d’une égalité : une égalité (r)établie sans violence ; nous verrons que la mort elle-même a perdu ses attributs violents.
Ce rapport de force inversé entre humain et nature fait écho à un ensemble de conceptions autochtones au Canada proposant une relation entre faune, flore et humanité construite dans l’égalité et l’échange, dans laquelle l’humain n’occupe pas une position de domination ou de supériorité. Charles Pigott35, spécialiste de la littérature mexicaine maya36 contemporaine, relève également le lien fondamental entre l’écriture de l’humain et l’écriture de la nature. Sipi Flamand, écrivain et essayiste atikamekw, proposait un essai sur l’avenir des peuples autochtones et celui-ci est conçu dans une relation de préservation de la nature, nature dans laquelle l’homme n’est pas supérieur au reste du vivant : « Spirituellement parlant, les Autochtones considèrent les animaux comme des membres de leur parenté »37. Ainsi, ce rapport presque fraternel entre l’humain et le vivant implique et explique le traitement non violent de l’intégration de l’humain au végétal. Dans une relation apaisée, le végétal n’opère pas une vengeance ou une annihilation mais un rééquilibrage.
Le traitement de la mort, ici, renverse les imaginaires établis. Tous les éléments qui la caractérisent ordinairement sont renversés. Son aspect tragique et douloureux n’a plus lieu. À l’inverse, l’écrivaine brosse le portrait de personnages libérés. Ils se dénudent, parfois s’adonnent à un dernier ébat sexuel et accueillent la mort en s’allongeant sur le sol pour se lier au mycélium. La mort laisse ensuite leur visage « stupéfié de plaisir »38. Les caractéristiques cliniques de la mort sont également renversées. Une délicate odeur fruitée ou sucrée sécrétée par les spores des mycéliums remplace les odeurs habituelles de putréfaction. Le corps décédé reste intact avant de se dissoudre dans la Terre.
Pour renforcer le caractère non violent de la mise à mort par le mycélium, les seules morts violentes surviennent dans un contexte géographique que le mycélium ne peut atteindre. Une équipe de chercheurs établis en Antarctique, sur la base de Concordia, n’a pas pu être assimilée au mycélium en raison des conditions climatiques. Leur mort intervient donc selon des modalités plus attendues : « Ils attendirent en vain le convoi de ravitaillement censé leur apporter vivres et matériels. Aucun avion ne vint les chercher. Comme ils n’eurent pas la chance de s’étendre sur un sol vivant, leurs derniers instants furent atroces : faim, soif, froid, cannibalisme, cruauté, folie »39.
En comparaison, le décès de la dernière représentante de l’humanité à intégrer le réseau végétal, Alyson, depuis une station spatiale se fait sans violence : « Un fil très fin s’enroula autour du poignet d’Alyson. Le pouls de l’Américaine ralentit. L’entité étrangère fusionnait avec ses neurones »40. Ainsi, J. D. Kurtness nous fait le récit d’une mort qui n’est pas annihilation mais intégration, transfert de vie du corps humain au nouveau tissu partagé et égalitaire proposé par le champignon ; elle est davantage l’abandon d’une enveloppe corporelle prise dans un fonctionnement social (que les personnages auront tous rejeté avant de disparaître) pour un tissu qui resserre et reconfigure les relations entre l’humanité et le vivant, redevenus égaux.
Pour chacune des étapes de mise à mort, la nature est présente. Le détective chargé du premier décès engendré par le mycélium remarque des champignons avoisinant le corps de la première victime. Il entame un chemin de pensée qui semble être une conversation inconsciente avec eux avant d’entreprendre un séjour vers un espace naturel et de décéder ensuite, à son tour. La femme médecin en charge de l’autopsie de cette même victime est prise d’hallucination à la suite de la consommation de spores de ces champignons. Elle voit se projeter des images d’une nature luxuriante. Ensuite, elle démissionne et œuvre, par la création d’un sanctuaire animalier, à la protection du vivant, donc, avant de trouver la mort. La nature est donc un fil conducteur à l’ensemble des actions des personnages à partir de leur contact avec le mycélium.
Cette nouvelle renverse les attendus sur les sujets qu’elle convie : la mort, la prise de contrôle de la planète Terre par une entité extra-terrestre ou, encore, la crise écologique actuelle. Bienvenue, Alyson prend à contre-pied l’intrigue de la nouvelle « Les Saucisses ». Là où la réalité et la nature étaient délaissées à la faveur d’une réalité fictive portée par un fonctionnement virtuel, le mycélium offre un retour à un rapport d’égalité à la nature, retour qui n’aura jamais lieu dans « Les Saucisses ». Dans ces deux textes, l’apocalypse, la mort de l’humanité, est le fruit d’un désespoir ou, plutôt, de l’inadéquation chronique des humains avec le monde réel. Alors que la nouvelle « Les Saucisses » et le roman La Vallée de l’étrange interrogeaient la fin d’un monde social, de relations humaines directes à la faveur du virtuel ou du mécanique, Bienvenue, Alyson est la projection d’un dénouement positif dans lequel le nouveau tissu d’interaction est pris en charge par le végétal et devient bienveillant. Bienvenue, Alyson remplace l’humain dans une biosphère rééquilibrée, c’est-à-dire dans laquelle l’humain redevient une entité vivante à l’égal des autres : « Notre unicité est tout ce qui nous reste de vivant »41.
[1] J. D. KURTNESS, Bienvenue, Alyson, Wendake, Hannenorak, 2022, p. 33-35.
[1] J. D. KURTNESS, Bienvenue, Alyson, Wendake, Hannenorak, 2022, p. 33-35.
[2] « Autochtone » est le terme que je choisis d’utiliser pour renvoyer aux peuples premièrement établis en Amérique, avant l’installation de populations ou d’administrations coloniales. Plusieurs termes peuvent être employés (« indigène/indigenous », « natif » ou, encore, « amérindien »), « autochtone » correspond à la terminologie employée par les peuples du Québec.
[3] Hannenorak est une structure double, établie dans la communauté autochtone de Wendake, en périphérie de la ville de Québec. D’abord une librairie, depuis 2009, Hannenorak étend ensuite son activité à l’édition en 2019. Cet éditeur publie des écrivains autochtones au Canada composant en langue française, anglaise ou en langues autochtones. Il publie différents genres (essais, romans, littérature jeunesse) et contribue à la diffusion de ces œuvres par la participation à différents salons du livre et initiatives consacrées à la lecture.
[4] Collectif, fondé par Louis-Karl Picard-Sioui, au Québec, qui œuvre à la diffusion de la littérature autochtone et à la visibilité de ses écrivains au travers de différentes activités culturelles.
[5] Louis-Karl PICARD-SIOUI et Joëlle PAPILLON, « Il ne faut pas penser que les choses changent toutes seules. L’institutionnalisation de la littérature autochtone selon Louis-Karl Picard-Sioui », Voix plurielles, 14 (2), 2021, p. 20-34.
[6] Aline VERNEAU, Une littérature dite « autochtone » : fabrique d’une catégorie (1970-2025 – Canada – Mexique), thèse de doctorat soutenue le 5 décembre 2025 à l’Ehess.
[7] Maria CAMPBELL, Métisse, Paris, Dépaysage, Collection « Talismans », 2013.
[8] An Antane KAPESH, Eukuan nin matshi-manitu innushkueu - Je suis une maudite Sauvagesse, Montréal, Mémoire d’encrier, 2020.
[9] Marie-Pierre BOUSQUET et Karl S. HELE (dir.), La Blessure qui dormait à poings fermés : l’héritage des pensionnats autochtones du Québec, Montréal, Recherches Amérindiennes au Québec, 2019.
[10] Système éducatif répressif imposé aux Autochtones au Canada jusqu’à la fin des années 1990.
[11] Gilles BIBEAU, Les Autochtones, la part effacée de l’histoire, Montréal, Mémoire d’Encrier, 2023.
[12] Selon l’étude menée par Lee&Low Books en 2023 et qui démontre que 70% des effectifs des acteurs du livre nord-américains se disent « blancs » contre seulement 0,01 % d’Autochtones.
[13] Par exemple, les éditions québécoises Hannenorak ou, encore, l’éditeur spécialiste de la littérature inuit Inhabit books.
[14] Par exemple, le Salon du Livre des Premières Nations (SLPN), pour le Québec.
[15] Par exemple, les Indidigenous Voices Awards dont J. D. Kurtness a été lauréate en 2018 et jurée en 2022.
[16] Non autochtone.
[17] Maxime MARTIGNON, Publier le lointain à l’époque de Louis XIV Actualité, colonies et littérature, Paris, Les Indes savantes, 2024.
[18] Éditeur français spécialisé dans la littérature autochtone et les sciences sociales.
[19] Collectif « Littératures autochtones », coord. Cécile BROCHARD, « Refuser l’essentialisme : entretien avec J. D. Kurtness. Littératures autochtones (Amérique – Australie) », 19 décembre 2023, URL : https://litautochtones.hypotheses.org/1286.
[20] Drew Hayden TAYLOR, alterNatives, Vancouver, Talon Books, 2000.
[21] « Le grand roman autochtone ».
[22] Grace L. DILLON, Walking the Clouds: An Anthology of Indigenous Science Fiction, Tusco, The university of Arizona press, 2012, p. 8.
[23] « Métis » ou « Métisse » renvoient, au Canada, a un peuple autochtone spécifique. Ici, je maintiens une majuscule pour le différencier de l’usage commun de l’adjectif « métis ».
[24] Chelsea VOWEL, Buffalo Is The New Buffalo, Vancouver, Arsenal Pulp Press, 2022.
[25] Écrivain de la Nation Wasauksing.
[26] Waubgeshig RICE, La Lune de l’âpre neige, Paris, Le livre de poche, 2024.
[27] Aussi appelée « réserve ».
[28] Michel JEAN (dir.), Wapke, Québec, Stanke, 2021.
[29] Revue québécoise fondée en 1974 et spécialisée sur la littérature fantastique et de science-fiction.
[30] J. D. KURTNESS, Aquariums, Paris, Dépaysage, Collection « Talismans », 2024.
[31] Id., La Vallée de l’étrange, Paris, Dépaysage, Collection « Talismans », 2025.
[32] Id., Bienvenue, Alyson, p. 11. Pour cette citation et celle qui la précède.
[33] Ibid., p. 20.
[34] Ibid., p. 19.
[35] Charles M. PIGOTT, Writing the Land, Writing Humanity: The Maya Literary Renaissance, New-York, Routledge, 2020.
[36] Le terme maya peut avoir deux sens. Dans un sens général, par « maya », on désigne une famille de langues, environ 35, parlée majoritairement entre la péninsule du Yucatan et le nord du Guatemala et les populations qui les parlent. Dans un sens plus restreint, le qualificatif « maya » renvoie uniquement à la langue maya yucatèque et ses locuteurs. Dans notre contexte, la littérature dite « maya » est une littérature composée par des écrivains maya yucatèques.
[37] Sipi FLAMAND, Nikanik e itapian : un avenir autochtone « décolonisé », collection « Harangues », Wendake, Hannenorak, 2022, p. 41.
[38] J. D. KURTNESS, Bienvenue, Alyson, p. 23.
[39] Ibid., p. 29.
[40] Ibid., p. 32.
[41] Ibid., p. 34.
Résumé
J. D. Kurtness, écrivaine innue et québécoise, propose avec Bienvenue, Alyson, l’écriture d’une apocalypse engendrée volontairement par un organisme végétal. L’assimilation de l’humanité par un mycélium extra-terrestre ouvre à un renouveau positif et bienveillant.
Abstract
J. D. Kurtness, an innu and quebecois writer, offers with Bienvenue, Alyson, the writing of an apocalypse intentionnaly created by a plant organism. The absoption of humanity by an extraterrestrial mycelium opens to a positive and watchful renewal.
Aline VERNEAU
EHESS (CeRCLEs)
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