Avec au moins 853 victimes mortelles et plus de 3500 attentats, le terrorisme de l’ETA a frappé le Pays basque et l’Espagne durant plus d’un demi-siècle, entre 1968 et 20101. Pour l’organisation terroriste, ces assassinats ne constituent que l’ultime incarnation d’un conflit séculaire opposant les Basques et les Espagnols qui remonterait aux Guerres Carlistes du XIXe siècle, pour ce qui est de la période contemporaine. Ces violences politiques, de natures, mobiles et degrés divers, ont configuré un imaginaire de la violence et du « conflit » au sein du Pays basque depuis des décennies. À l’heure où l’organisation terroriste a rendu les armes (2011) pour se dissoudre au sein du peuple basque quelques années plus tard (2018), la question de la mémoire et du deuil de siècles de violences s’impose d’elle-même au Pays basque. Depuis la loi du 22 septembre 2011, les victimes du terrorisme sont enfin reconnues moyennant des indemnisations, mais aussi par la valorisation des « principes de mémoire, de dignité, de justice et de vérité »2. Toutefois, qu’en est-il du processus de deuil par les familles et proches des victimes ? Dans quelle mesure la fin des violences et la dissolution de l’ETA jouent-elles un rôle dans le processus de deuil ?
Paradoxalement, lorsque la violence terroriste cesse, rien ne s’achève : la fin des attentats ne fait pas disparaître ce que la violence politique a installé depuis des décennies, à savoir des absences irréversibles, une pédagogie de la peur, des silences appris, des récits antagonistes, des lignes de fracture familiales et civiques. Le passage à « l’après » n’est donc pas un simple changement de période, mais il constitue un moment critique où la société doit apprendre à habiter un temps nouveau, tout en portant ce que cette époque charrie de pertes anciennes et d’hostilités encore non résolues.
Le dossier se situe dans ce nœud : là où s’articulent, de manière indissociable, les deuils (pluriels, inégaux, parfois empêchés) et les mémoires (plurielles elles aussi, concurrentes, hiérarchisées, souvent instrumentalisées). Il ne s’agit pas d’ajouter une strate mémorielle à une histoire déjà établie. Il s’agit plutôt de comprendre comment une société, au moment même où la violence cesse d’être active, affronte les conditions symboliques de son intelligibilité : qui a le droit d’être pleuré, de quelle manière, dans quel cadre, au nom de quels principes, avec quels récits, et à quel prix pour les vivants.
Cette question est d’autant plus structurante que la reconnaissance institutionnelle des victimes (indemnisation, commémoration, politiques publiques, dispositifs éducatifs) ne suffit pas à épuiser ce que signifie faire son deuil. La reconnaissance juridique et politique est un seuil nécessaire, mais elle ne garantit pas l’élaboration intime des pertes et disparitions, ni la possibilité d’un apaisement collectif. Quand il affecte le particulier et l’intime autant que le collectif, le deuil excède l’institution, et se déploie à la jonction du singulier et du commun : il engage les proches, mais aussi le voisinage, le milieu professionnel, l’espace public, les médias, l’école, les lieux de culture, les usages de la rue et de la parole. Il s’inscrit aussi dans une tension entre ce qui est publiquement nommé, montré, ritualisé ; et ce qui, à l’inverse, demeure relégué, dénié, ou converti en symbole.
Parler de deuil dans le contexte des violences terroristes, c’est d’abord refuser deux simplifications symétriques. La première consisterait à réduire le deuil à une affaire purement psychologique et intime, comme si l’on pouvait isoler le travail intérieur des endeuillés des cadres sociaux et politiques qui l’enserrent. La seconde, à l’inverse, consisterait à faire du deuil une pure scène publique, une mémoire objectivée, ritualisée, mobilisable, en oubliant que la perte est d’abord une expérience qui bouleverse durablement l’existence : elle reconfigure la relation au temps, au corps, à la parole, aux lieux, aux objets, à la confiance la plus élémentaire dans le monde.
Entendu comme « la marque temporelle de l’après-décès », le deuil est par essence un processus et une temporalité de l’entre-deux à la fois personnel – « une histoire que nous composons avec l’événement de la mort [et qui] a besoin de s’écrire en chacun et chacune d’entre nous »3 –, mais aussi social, et ce à différentes échelles (familiale, régionale et nationale). Il s’agit d’un moment où la continuité biographique est brisée, mais où le sujet doit néanmoins réinventer une forme de continuité sans effacer la rupture, mais en y trouvant des appuis pour continuer à vivre. Cet « entre-deux » n’est, de fait, pas un intervalle neutre : il est un espace de réagencement, souvent instable, où l’absence s’impose comme présence paradoxale. Il se manifeste dans la répétition des retours (à la date, au lieu, à la scène), dans l’ambivalence des affects (colère, honte, peur, soulagement parfois, culpabilité), dans l’impossibilité de clore ce qui demeure ouvert. Or, dans les violences terroristes, cet entre-deux est fréquemment durci parce que la mort violente n’est pas seulement perte : elle est aussi geste politique, message d’intimidation et démonstration de force. Ce que l’attentat vise, ce n’est pas seulement une personne, c’est une collectivité prise comme public, comme opinion, comme espace de circulation de la peur4.
Dès lors, le deuil ne relève jamais uniquement de la relation privée au disparu. Il est traversé par la question du sens imposé par les conditions sociales : pourquoi cette mort ? Pourquoi ce corps-là ? Pourquoi ce lieu, ce jour, cette mise en scène ? Comme le décrit Seth Moglen5, dans les pertes socialement induites, la relation au disparu ne se joue pas seulement entre un sujet et un objet perdu : elle engage aussi les forces sociales et politiques qui ont détruit cet objet ou l’ont rendu indisponible, et qui peuvent continuer, longtemps après l’événement, à en prolonger les effets. Le deuil se déploie alors sous pression : on peut pleurer des réalités qui subsistent à l’état tronqué – liens, confiance, possibilité même d’une vie commune – ou qui pourraient exister si ces pressions durables s’atténuaient. L’endeuillé n’affronte pas seulement l’absence, mais aussi la violence d’une signification extérieure qui pèse sur l’événement comme, par exemple, celle produite par les récits militants. Ainsi, l’événement est offert à l’interprétation, donc à la lutte des interprétations. Le travail de deuil, dans ce contexte, doit à la fois intégrer une compréhension minimale – sans laquelle l’événement demeure pure sidération – et résister à l’enrôlement, qui transforme l’intime en matériau de justification, ou en instrument de disqualification.
C’est pourquoi la question du deuil au Pays basque, dans l’horizon de l’après-violence, ne peut être pensée sans une attention constante aux usages publics de la mort. La mort peut être convertie en emblème, en martyrologie (ongi etorri), en capital symbolique ; elle peut aussi être neutralisée, invisibilisée, relativisée6. Ces deux opérations (l’excès d’exposition et l’effacement) sont les deux faces d’une même politique du sensible. Depuis l’arrêt définitif de toute activité armée en 2011, la mémoire s’impose comme un champ où se joue la capacité d’une société à regarder son passé sans reconduire les cadres qui ont rendu la violence possible. La mémoire n’est pas une réserve, c’est un « travail7 » : un ensemble de gestes (dire, transmettre, comparer, contextualiser, nommer, ritualiser), mais aussi de choix (ce qui est mis au centre, ce qui reste à la marge, ce qui est rendu partageable, ce qui demeure indicible). Il en résulte une tension constitutive : la mémoire doit être suffisamment présente pour empêcher l’oubli et le déni, mais suffisamment juste pour ne pas se transformer en fixation obsessionnelle qui empêche de vivre8. Dans ce réglage difficile, la société se heurte à des exigences parfois contradictoires : rendre justice, dire vrai, apaiser, rassembler, éviter l’équivalence, éviter l’exclusion et créer les conditions d’un avenir commun.
Or la mémoire de l’ETA n’est pas un espace pacifié. Elle est traversée par une « bataille pour le récit »9, une lutte pour imposer les cadres interprétatifs qui donneront sens au passé. Les acteurs ne sont pas seulement les anciens protagonistes ou leurs sympathisants ; ce sont aussi les institutions, les médias, les producteurs culturels, les enseignants, les associations, les familles, les générations. Dans cette bataille, la question des catégories (« victime », « bourreau », « résistant », « martyr », « héros », « traître ») demeure problématique. Chaque catégorie distribue des places et des affects : elle autorise le chagrin, la colère, la honte, le pardon ou le refus. Elle autorise certaines paroles et en discrédite d’autres.
C’est ici que s’ouvre l’un des enjeux majeurs du dossier : penser la mémoire et le deuil sans confondre complexité et équivalence. En effet, reconnaître la pluralité des souffrances ne signifie pas dissoudre la dissymétrie des actes ni neutraliser les responsabilités. Le risque de l’équivalence, dans les sociétés ayant vécu des violences politiques, est précisément de convertir la pluralité en relativisme ou pan-victimisme : tous ont souffert, donc personne n’est responsable. Or la mémoire qui vise l’apaisement au prix de l’aveuglement n’apaise pas : elle reporte, elle ronge, elle entretient un ressentiment sourd, parce qu’elle refuse de nommer ce qui doit l’être.
Dès lors, ce dossier part d’un constat : le travail du deuil et de la mémoire ne passe pas seulement par des textes juridiques, des commémorations officielles ou des discours d’État. Il nécessite aussi – et souvent de manière décisive – d’autres médiations : récits, images, fictions, dispositifs audiovisuels, pratiques culturelles, lieux de sociabilité intellectuelle, institutions éducatives. Elles n’ont pas toutes le même statut, la même légitimité ni la même portée, mais elles partagent une propriété commune : elles produisent du visible et de l’audible. Elles donnent forme à des affects et à des dilemmes qui, autrement, pourraient rester à l’état de rumeur, de malaise, de silence.
Au croisement de ces dimensions, une question centrale se détache. Dans un contexte où la mort a été instrumentalisée, ritualisée, contestée et où la mémoire demeure un champ de bataille, comment s’exerce le rôle de la société dans le « travail » de deuils qui sont à la fois intimes et collectifs ? En outre, comment rendre possible un « travail de mémoire » qui n’ajoute pas à la violence initiale une violence symbolique – celle de l’effacement, de l’équivalence ou de l’enrôlement ?
Le dossier propose de répondre à ces questions en commençant par la mise en scène audiovisuelle du deuil et en poursuivant par quelques études de cas empruntées au théâtre et à l’histoire. Ce parcours ne prétend pas épuiser le réel, mais il vise à articuler des scènes complémentaires, afin de saisir ce que le deuil et la mémoire font à une société et ce que la société, en retour, fait au deuil et à la mémoire.
L’ouverture du volume propose un parcours d’ensemble depuis la Transition jusqu’à aujourd’hui, au sein d’une production audiovisuelle foisonnante (cinéma et séries) qui a porté à l’écran des histoires liées à l’organisation terroriste. L’enjeu pour l’historien Santiago de Pablo (« El duelo ante la muerte en la producción audiovisual sobre ETA ») n’est pas seulement quantitatif. Il s'agit de comprendre comment la représentation du deuil a évolué au rythme des transformations sociales et politiques, et comment ces représentations ont agi sur la perception collective des victimes et des responsabilités. L’article met en évidence une inflexion majeure : après un premier moment où la douleur représentée concerne surtout les terroristes ou leur environnement, survient l’assassinat de Miguel Ángel Blanco (1997) qui marque une diversification des formes de deuil associées aux victimes de l’ETA. Cette évolution du regard ne répond pas seulement à une exigence éthique : elle révèle également une transformation des conditions de dicibilité, des sensibilités collectives, des attentes du public et des cadres politiques dans lesquels l’audiovisuel s’inscrit. En plaçant la question du deuil au cœur de l’analyse, l’article démontre que la mémoire audiovisuelle n’est pas un simple accompagnement du débat public, mais l’un de ses lieux de production. Les œuvres sélectionnent, hiérarchisent, incarnent ; elles fabriquent des configurations affectives (empathie, distance, colère, pitié) et configurent des schèmes narratifs de causalité. À l’échelle du dossier, cette perspective ouvre la voie aux études de cas : la question devient celle des mécanismes concrets par lesquels une fiction particulière, dans un moment donné, peut contribuer – ou non – à l’élaboration du deuil collectif.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’article de Roncesvalles Labiano et Lucía Gaston-Lorente (« Narrar para sanar. Ficción y elaboración del duelo tras el terrorismo: el caso de La línea invisible [2020] ») en choisissant de se centrer sur un objet précis et emblématique : la minisérie diffusée sur Movistar + en 2020. Le parti pris est méthodologique : à partir d’une analyse narrative et formelle, l’article examine la manière dont une fiction, comme objet public de mémoire, peut devenir une ressource symbolique pour élaborer le deuil non pas en substituant l’art à l’histoire, mais en travaillant des dimensions sensibles et relationnelles que d’autres discours peinent à accueillir. L’intérêt de l’étude tient à la manière dont elle articule singularité et généralisation. La série traite des premiers assassinats, de figures devenues matricielles dans l’histoire du terrorisme (Txabi Etxebarrieta, Melitón Manzanas, José Antonio Pardines Arcay)10, et des deuils qui s’y rattachent. Or l’analyse ne reste pas prisonnière de l’événement : elle met au jour des opérations transposables, comme autant de schèmes d’élaboration. Trois notions structurent ce travail : reconnaissance, humanisation, démystification. L’article met au jour, depuis une fiction contemporaine, ce que signifie « élaborer » le deuil à l’heure où l’ETA n’existe plus. Il donne ainsi une profondeur conceptuelle aux enjeux soulevés jusque-là : « l’entre-deux » du deuil n’est pas seulement un état psychique, il est aussi une scène de reconnaissance où se rejouent la visibilité des victimes, la place des récits et la dimension collective du vivre-ensemble.
La contribution suivante déplace le dossier vers le théâtre, en prenant pour objet la trilogie de Borja Ortiz de Gondra. Marina Ruiz Cano (« La trilogía de los Gondra : entre melancolía y cicatrización ») analyse le cycle dramatique comme représentation de la violence passée et de ses effets sur la société, sur le sujet et sa capacité d’être au monde. Le prisme de la mélancolie permet ici de saisir l’une des formes les plus tenaces du deuil empêché : non pas seulement la tristesse, mais aussi l’enfermement dans une relation au passé qui devient structure de l’existence, qui détourne le présent et qui transforme la fidélité au mort en impossibilité de vivre. L’article met en évidence la manière dont les tensions sociopolitiques et les conflits intrafamiliaux travaillent le sujet, jusqu’à produire une intériorisation du conflit. La force du théâtre est de rendre visible cette contamination : la violence politique ne reste pas « à l’extérieur », elle infiltre les liens, les loyautés, les hontes, les filiations. À partir de là, Marina Ruiz Cano étudie les tentatives – fragiles, partielles, parfois contradictoires – par lesquelles certains personnages cherchent à échapper à la mélancolie pour affronter le deuil. La trilogie apparaît ainsi comme une expérimentation : comment dépasser le trauma, comment cicatriser, non pas par l’oubli, mais par une élaboration qui accepte de regarder ? Cette contribution offre un modèle transposable d’analyse, en montrant comment une œuvre dramatique peut convertir une histoire collective en structure affective et familiale. Par ailleurs, elle met en scène l’alternative qui traverse tout le volume : rester prisonnier du passé (mélancolie) ou travailler la perte (cicatrisation), au prix d’une parole qui dérange, d’une mémoire qui ne flatte pas, et d’une lucidité qui ne promet pas la rédemption facile.
Le dossier aborde ensuite un autre type d’objet : un lieu, une institution culturelle, un symbole civique. L’article de David Crémaux-Bouche et Gaizka Fernández Soldevilla (« En hommage à une librairie. L’histoire de la résistance de Lagun face à la dictature et au terrorisme ») retrace l’histoire d’une librairie fondée en 1968 à San Sebastián, devenue au fil du temps un bastion de culture et de liberté et, pour cette raison même, une cible. L’étude restitue la singularité de ce destin : l’établissement se trouve frappé par des violences d’idéologies opposées, successivement (ou concurremment) : attaques de l'ultra droite franquiste dans les années 1970, puis harcèlement et violences venant du nationalisme basque radical dans les décennies suivantes. L’originalité de la perspective tient précisément au fait qu’elle permet de comprendre comment la violence extrémiste, au-delà des divergences doctrinales, s’attaque à des symboles communs de pluralisme et de circulation du livre. L’article ne se limite pas à une chronique. Il fait de Lagun un prisme d’analyse du deuil collectif car la violence contre une librairie n’est pas une « violence périphérique », mais une attaque à portée démocratique et civique contre un espace public qui est une scène de parole, de rencontre, de dispute intellectuelle malgré la peur. La fermeture annoncée en 2023 introduit, enfin, une torsion particulièrement signifiante : après avoir résisté aux violences politiques, la librairie Lagun est menacée par des transformations économiques et culturelles contemporaines (le passage au numérique). Cette bascule reconfigure la question de la transmission : comment une société qui dit vouloir faire mémoire prend-elle soin – ou non – de ses lieux-symboles ?
La dernière contribution du dossier prolonge cette entrée institutionnelle en examinant un autre espace-clé : l’université. La contribution d’Ana Escauriaza Escudero (« Duelo y reacción de la comunidad universitaria ante tres asesinatos de ETA : Juan de Dios Doval [1980], Francisco Tomás y Valiente [1996] y Fernando Buesa [2000] ») interroge la manière dont la communauté universitaire a été affectée et a réagi lorsque l’ETA a frappé directement des figures liées au monde académique, à travers trois assassinats situés sur plusieurs décennies : Juan de Dios Doval (1980), Francisco Tomás y Valiente (1996) et Fernando Buesa (2000). L’enjeu est de comprendre comment une institution dont la vocation est la production et la transmission du savoir affronte la violence politique : comment elle nomme, comment elle se rassemble, comment elle commémore, comment elle se protège et comment elle se transforme. L’étude s’inscrit dans un cadre plus large : celui d’une société longtemps tenue par une « spirale du silence11 », progressivement brisée. L’université, de ce point de vue, constitue un observatoire privilégié. Elle n’est pas seulement un lieu d’enseignement, elle est aussi un espace où se forment des normes publiques de discussion, un lieu de socialisation politique, un foyer potentiel de dissidence – en somme, un espace particulièrement exposé aux pressions. L’article donne ainsi au dossier une autre profondeur : le deuil n’y est pas seulement appréhendé comme émotion collective, mais comme fait institutionnel, impliquant des réponses organisées, des controverses, des mémoires internes, des politiques de transmission. À l’échelle du volume, cette contribution complète le mouvement d’ensemble : après avoir examiné les images, les fictions et les lieux civiques, elle montre comment une institution éducative affronte – dans la durée – la question de la mémoire et de la perte, et comment elle participe à la construction d’un cadre social de reconnaissance, indispensable à toute élaboration du deuil.
L’entretien inédit, mené par David Crémaux-Bouche et Laurence Garino-Abel, se veut une coda de transmission : il met en regard l’analyse critique de la trilogie théâtrale de Borja Ortiz de Gondra et la parole de l’écrivain sur ses propres choix d’écriture, de construction dramatique, de positionnement éthique. Il offre un accès direct aux dilemmes qui traversent tout le dossier : comment représenter la violence sans la mythifier, comment articuler mémoire familiale et mémoire collective, comment faire du théâtre un lieu où l’on regarde en face sans reconduire les simplifications qui ont nourri la conflictualité ? Par le dispositif même de l’entretien – et par l’implication des étudiants de la promotion de licence 3 LLCER 2024-2025 de l’Université Grenoble-Alpes dans sa préparation et dans sa mise en œuvre –, ce dialogue entre le créateur, sa critique et son public inscrit la réflexion dans une scène exemplaire : celle où le travail mémoriel s’adosse à la transmission, à la formation, à l’apprentissage d’une langue et d’un regard. L’enjeu du dossier s’y trouve comme relancé : faire mémoire, ici, ne renvoie pas à un geste de clôture, mais à une pratique durable, qui suppose des médiations, des institutions, des œuvres et des espaces de parole.
[1] Gaizka FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, El terrorismo en España: de ETA al Dáesh, 1a edición, n° 19, Madrid, Cátedra, coll. La historia de, 2021, p. 208. Raúl López Romo utilise des chiffres différents, mais s’inscrit dans la même logique que celle de Gaizka Fernández Soldevilla (Raúl LÓPEZ ROMO, Le rapport Foronda. Les effets du terrorisme sur la société basque (1968-2010), LXXIX, Saint-Apollinaire, Orbis Tertius, coll. Universitas, 2025, p. 137).
[1] Gaizka FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, El terrorismo en España: de ETA al Dáesh, 1a edición, n° 19, Madrid, Cátedra, coll. La historia de, 2021, p. 208. Raúl López Romo utilise des chiffres différents, mais s’inscrit dans la même logique que celle de Gaizka Fernández Soldevilla (Raúl LÓPEZ ROMO, Le rapport Foronda. Les effets du terrorisme sur la société basque (1968-2010), LXXIX, Saint-Apollinaire, Orbis Tertius, coll. Universitas, 2025, p. 137).
[2] Antton MAYA, La justice transitionnelle au-delà de la transition : le cas de la communauté autonome basque, n° 204, Bayonne, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, coll. Collection des thèses, 2021, p. 170.
[3] Pierre-Yves BALUT, « Deuil », dans Dictionnaire de la mort, Paris, Larousse, 2010, p. 327.
[4] Dans cette perspective, nous suivons la définition du terrorisme de Gaizka Fernández Soldevilla : « un tipo de violencia que busca un efecto psicológico, político y simbólico superior al de los daños materiales y humanos directamente producidos por sus atentados » (G. FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, El terrorismo en España, p. 21).
[5] Moglen propose, face au schème freudien sujet/objet, un « modèle triadique » qui réintroduit explicitement les forces sociales comme troisième terme de l’analyse : « In cases of socially induced loss, we need to consider three terms: the subject (which may be an individual or a group), the object (which will generally require a complex definition: an ideal, a social or cultural formation, and so on), and the social forces that have destroyed that object or made it unavailable » (Seth MOGLEN, Mourning modernity: literary modernism and the injuries of American capitalism, Stanford, Stanford University Press, 2007, p. 15) (Dans les cas de perte socialement induite, il faut considérer trois termes : le sujet (qui peut être un individu ou un groupe), l’objet (qui requiert le plus souvent une définition complexe : un idéal, une formation sociale ou culturelle, etc.) et les forces sociales qui ont détruit cet objet ou l’ont rendu indisponible [notre traduction]). Il en découle une compréhension du deuil comme expérience susceptible de se prolonger tant que perdurent les conditions de la privation : « they grieve for things that continue to exist in truncated form (their own creativity, familial bonds, and so on)– or that might exist if those ongoing social pressure were diminished » (Ibid., p. 18) (on fait le deuil de choses qui continuent d’exister sous une forme tronquée – créativité propre, liens familiaux, etc. — ou qui pourraient exister si ces pressions sociales persistantes étaient atténuées [notre traduction]).
[6] Pour plus d’informations, nous renvoyons à la monographie collective Pierre GÉAL et Pedro RÚJULA LÓPEZ, Los funerales políticos en la España contemporánea: cultura del duelo y usos públicos de la muerte, n° 173, Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, coll. Ciencias sociales, 2023.
[7] Le terme est employé dans le sens théorisé par la sociologue Elizabeth Jelin à propos de « los trabajos de la memoria » : « El título original de este libro alude a la memoria como trabajo. ¿Por qué hablar de trabajos de la memoria? El trabajo como rasgo distintivo de la condición humana pone a la persona y a la sociedad en un lugar activo y productivo. Uno es agente de transformación, y en el proceso se transforma a sí mismo y al mundo. La actividad agrega valor » (Elizabeth JELIN, Los trabajos de la memoria, Segunda edición, n° 1, Lima, IEP Instituto de Estudios Peruanos, coll. Estudios sobre memoria y violencia, 2012, p. 47).
[8] La formule de « juste mémoire » renvoie, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, à un horizon civique et éthique : la mémoire y est requise comme condition de justice (reconnaissance du tort, attention due aux victimes), tout en devant être soustraite à ses pathologies politiques, entre « le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs » (Paul RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points Essais, 2006, p. I) et les « abus de mémoire – et d’oubli » qui accompagnent les commémorations. La « justesse » ne désigne donc ni un dosage psychologisant ni une neutralité tiède, mais une politique de l’attention : produire des formes de remémoration qui visent la vérité et la reconnaissance sans reconduire la fixation obsessionnelle, la concurrence victimaire ou la publicité indéfinie du crime. C’est en ce sens que Ricœur revendique dès l’ouverture « l’idée d’une politique de la juste mémoire » : une mémoire tenue dans une tension réglée entre fidélité au passé, médiation critique de l’histoire et souci du vivre-ensemble.
[9] Jesús ALONSO CARBALLÉS, David CRÉMAUX-BOUCHE et Roncesvalles LABIANO (éd.), La bataille pour le récit. Narrations et usages du passé autour de la violence de l’ETA, n° 84/2, Saint-Apollinaire, Orbis Tertius, coll. Société et terrorisme dans l’Espagne contemporaine, 2025.
[10] Gaizka FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, « ¿Crímenes ejemplares? Prensa, propaganda e historia ante las primeras muertes de ETA », Sancho el Sabio: Revista de cultura e investigación vasca, 43, 2020, p. 49‑71. On pourra consulter également Gaizka FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, Pardines: cuando ETA empezó a matar, éd. Florencio Domínguez Iribarren et Juan Avilés Farré, Madrid, Tecnos, coll. Ciencia Política - Semilla Y Surco - Serie De Ciencia Política, 2018.
[11] Elisabeth NOELLE-NEUMANN, La espiral del silencio: opinión pública, nuestra piel social, trad. Francisco Javier Ruiz Calderón et Elisa Chuliá Rodrigo, Barcelone, Paidós, 2010.
Introduction. De la perte à la transmission : deuil(s) et mémoire(s) des violences terroristes dans le Pays basque contemporain
David CRÉMAUX-BOUCHE
Laurence GARINO-ABEL
Université Grenoble-Alpes, ILCEA4-CERHIS
ALONSO CARBALLÉS, Jesús, CRÉMAUX-BOUCHE, David et LABIANO, Roncesvalles (éd.), La bataille pour le récit. Narrations et usages du passé autour de la violence de l’ETA, n° 84/2, Saint-Apollinaire, Orbis Tertius, coll. Société et terrorisme dans l’Espagne contemporaine, 2025.
BALUT, Pierre-Yves, « Deuil », dans Dictionnaire de la mort, Paris, Larousse, 2010, p. 327‑328.
FERNÁNDEZ SOLDEVILLA, Gaizka, El terrorismo en España: de ETA al Dáesh, 1a. edición, n° 19, Madrid, Cátedra, coll. La historia de, 2021.
—, « ¿Crímenes ejemplares? Prensa, propaganda e historia ante las primeras muertes de ETA », Sancho el Sabio: Revista de cultura e investigación vasca, 43, 2020, p. 49‑71.
—, Pardines: cuando ETA empezó a matar, éd. Florencio Domínguez Iribarren et Juan Avilés Farré, Madrid, Tecnos, coll. Ciencia Política - Semilla Y Surco - Serie De Ciencia Política, 2018.
—, « Mitos que matan. La narrativa del ‘conflicto vasco’ », Ayer, 98, 2015, p. 213‑240.
GÉAL, Pierre et RÚJULA, LÓPEZ, Pedro, Los funerales políticos en la España contemporánea: cultura del duelo y usos públicos de la muerte, n° 173, Zaragoza, Prensas de la Universidad de Zaragoza, coll. Ciencias sociales, 2023.
JELIN, Elizabeth, Los trabajos de la memoria, Segunda edición, n° 1, Lima, IEP Instituto de Estudios Peruanos, coll. Estudios sobre memoria y violencia, 2012.
LÓPEZ ROMO, Raúl, Le rapport Foronda. Les effets du terrorisme sur la société basque (1968-2010), LXXIX, Saint-Apollinaire, Orbis Tertius, coll. Universitas, 2025.
MAYA, Antton, La justice transitionnelle au-delà de la transition: le cas de la communauté autonome basque, n° 204, Bayonne, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, coll. Collection des thèses, 2021.
MOGLEN, Seth, Mourning modernity: literary modernism and the injuries of American capitalism, Stanford, Stanford University Press, 2007.
NOELLE-NEUMANN, Elisabeth, La espiral del silencio: opinión pública, nuestra piel social, trad. Francisco Javier Ruiz Calderón et Elisa Chuliá Rodrigo, Barcelona, Paidós, 2010.
RICOEUR, Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points Essais, 2006.