Des forêts, des luttes et des jeunes : l’entrecroisement de ces trois motifs s’observe dans la réalité comme dans la fiction. Que nous dit-il de notre condition contemporaine ? Quels échos celle-ci trouve-t-elle dans les formes littéraires d’aujourd’hui ?
Nous analyserons d’abord une condition contemporaine commune aux forêts, aux luttes qui les concernent et aux êtres qui les habitent, les défendent ou les traversent. L’incertitude et l’hybridation en sont les deux paramètres qui désignent sa fragilité mais aussi sa potentialité, et nous suivrons le mouvement par lequel des vies assujetties se transforment en vies émancipées.
Cette condition contemporaine est aussi celle d’une littérature que nous lirons en adoptant une perspective écocritique. Il s’agira d’observer les résonances entre textes et contextes, et ainsi les formes de vie qui s’inventent. Notre corpus se compose de trois textes, dont les formes s’ajustent aux écosystèmes forestiers réels auxquels ils sont connectés. Dans le roman pour la jeunesse Droneboy1 paru en 2019, Hervé Jubert rappelle la ZAD2. de Sivens et raconte un conflit autour d’un projet de barrage en zone protégée. L’espace-temps agonistique est observé par le jeune Paul grâce à son drone, et il devient le cadre d’un apprentissage. Nous étions la forêt3, pièce de théâtre de 2024, est écrite « à l’issue d’une année de récolte de parole et de résidences dramaturgiques en milieu forestier »4. Agathe Charmet y explore la correspondance entre la vulnérabilité des forêts et celle des humains, à travers l’histoire d’habitants d’un village réunis malgré eux par un projet de parc solaire dans une forêt communale. Dans le roman Felis silvestris5 paru en 2022, nourri des recherches sylvestres de son autrice, Anouk Lejczyk, une narratrice raconte sa sœur, la lutte qu’elle a rejointe et la forêt qu’elle défend, à moins qu’il ne s’agisse d’une chimère inventée pour dire autre chose.
Commençons par les forêts, en nous focalisant sur le territoire français. Gaspard d’Allens, qui veut « pallier l’érosion du débat public », décrit leur situation dans Des forêts en bataille6. Alors que la forêt représente un tiers du territoire national, elle s’éloigne de nos esprits, tout comme la biodiversité réduite à un concept. « On n’a pas seulement oublié la forêt, on nous l’a fait oublier »7, précise Gaspard d’Allens, depuis l’exode des communautés paysannes privées de leurs communs au xvie siècle jusqu’à l’accaparement des arbres par les industriels.
Ce qui se passe est loin d’être anecdotique. À mesure que l’on dépeuple les forêts, on laisse croître le ravage. Tandis que l’on nous dit de détourner le regard, l’industrie fait main basse sur les bois, les professionnels et les propriétaires confisquent le débat. Nous sommes au seuil d’une grande transformation. Tout porte à croire que c’est maintenant que cela se joue. La forêt est à la croisée des chemins8.
Les coupes ont augmenté de près de 20% ces dix dernières années, des massifs comme ceux du Morvan ou du Limousin se transforment en monocultures de résineux, achetés par des « entrepreneurs du vivant »9 tentaculaires, eux-mêmes soutenus par l’argent public10. L’instrumentalisation de la crise écologique parachève l’adaptation de la forêt aux besoins industriels, en préconisant le remplacement des châtaigniers et des hêtres par des essences supposées plus résistantes au stress hydrique et beaucoup plus rentables économiquement.
Quant au projet gouvernemental de plantation d’un milliard d’arbres d’ici 2030, il est « d’abord un projet politique et idéologique qui vient appuyer l’extractivisme »11, comme le suggère le terme de « Plantationocène » (Anna Tsing). Or ce sont ces forêts plantées artificiellement qui se dégradent le plus, comme les épicéas dévorés par les scolytes dans l’est de la France ou les pins maritimes arrachés par le vent et embrasés par le feu en Gironde. À l’inverse, les anciennes forêts se montrent plus résilientes et résistantes aux agressions12, mais elles sont très menacées : « selon l’IGN, 80% des arbres ont moins de 100 ans dans le pays ». Leur défense implique l’abandon du fantasme colonisateur de puissance absolue pour un « art de la cohabitation et de la cogénération »13. Elle implique aussi un double rapport au temps, que quelques (derniers) chiffres illustrent. D’une part, l’acceptation d’un temps long autre qu’humain – (u)ne étude scientifique a révélé qu’un hêtre de 600 ans pouvait abriter 2041 animaux de 257 espèces différentes14 –, d’autre part, la conscience de l’urgence – (e)n trente ans, 77% des écosystèmes forestiers français sont dans un état de conservation déplorable, 20% des espèces forestières sont menacées par des récoltes de bois trop violentes et intrusives15.
Les forêts sont des biotopes essentiels aujourd’hui gravement menacés. L’incertitude de leur avenir s’étend au-delà d’elles à la possibilité même de la vie sur Terre. L’hybridation désigne ici l’interdépendance de leurs entités, et avec elle la conscience de la catastrophe commune lorsqu’une forêt est détruite. L’incertitude et l’hybridation résument la condition contemporaine des forêts mais ces termes n’ont pas qu’une acception négative, ce que connote justement le terme d’écosystème. Dans le chapitre suivant, nous poursuivons l’analyse avec les luttes écologiques actuelles.
L’incertitude et l’hybridation sont sans doute intrinsèques aux luttes mais ces traits semblent particulièrement exacerbés dans les luttes écologistes contemporaines. Elles forment un mouvement protéiforme et l’hybridité désigne alors le maillage de mouvements qui se complètent et se soutiennent : le Réseau pour les Alternatives Forestières (RAF) promeut une sylviculture non productiviste, l’intersyndicale de l’Office National des Forêts (ONF) développe un service public qui préserve les écosystèmes, l’association Canopée oppose une contre-expertise aux arguments des industriels, et dans chaque massif, des groupes se forment pour les défendre, comme le Syndicat de la Montagne limousine sur le plateau des Millevaches.
Cette écologie située et ancrée est davantage réprimée que les manifestations pour le climat organisées surtout dans les grandes villes ; c’est le constat du politologue Oscar Berglund16. Dans son analyse quantitative et qualitative de la criminalisation croissante exercée contre les défenseurs de l’environnement17, il documente quatre grands mécanismes de répression à l’œuvre : l’augmentation des lois répressives, le détournement des législations antiterroristes ou anti-criminalité qui conduit à une dépolitisation des débats judiciaires, l’infiltration des mouvements de protestation par la police, l’armée, des sociétés de sécurité privées ou des mafias. Oscar Berglund établit également une corrélation inverse entre arrestations et violences policières, même si ce sont « deux méthodes différentes pour atteindre le même but : dissuader les citoyens de se mobiliser »18.
La criminalisation croissante reflète paradoxalement l’efficacité croissante de ces mouvements, note le chercheur. Ils se trouvent liés d’une mauvaise manière : la criminalisation et la non-reconnaissance des militants écologistes risquent de radicaliser la contestation et freinent une transition écologique déjà très lente. Tout aussi paradoxalement, alors que le mouvement européen pour le climat et la biodiversité ralentit, des décisions étatiques en faveur des combats écologistes adviennent, comme l’annulation par la Cour administrative d’appel de Bordeaux de l’autorisation délivrée à la retenue de Sainte-Soline19, « offrant une victoire symbolique aux Soulèvements de la Terre, qui ont su mettre en scène la bataille des mégabassines […] L’histoire montre que beaucoup de mouvements vilipendés finissent par triompher », conclut Oscar Berglund20, tentant sans doute d’insuffler un peu d’allant dans cet article du début d’année 2025.
À l’image de beaucoup d’autres luttes écologiques, l’issue de celle contre les mégabassines reste incertaine. Si elle reste marquée par la violence de Sainte-Soline21, elle garde peut-être l’hybridation d’une obstination vivante dans la désolation, qui peut aussi décrire la jeunesse qui souvent mène ces luttes, cette jeunesse « suivie à la trace »22 mais qui choisit d’« être présent[e] ou se déclarer battu[e] »23.
La jeunesse désigne moins une tranche d’âge définie qu’un état transitoire résonant avec les deux situations précédentes, celle des forêts et celle des luttes.
Dans Respirer24, Franco Berardi rappelle que, selon Gilles Deleuze, « le baroque est une transition »25 . Il poursuit la réflexion avec le picaro, figure née dans l’Espagne du XVIe siècle. Dans un pays fixé sur le concept d’identité religieuse et ethnique, brusquement confronté à « une prolifération effrénée de points de vue » et à son pendant économique, l’inflation, « un picaro désigne un individu qui n’a rien : pas de propriété, pas de travail, pas même la certitude de son origine ». C’est un buscon, un chercheur, « en quête de tout, et d’abord de lui-même »26. L’imaginaire baroque a été renvoyé dans les marges de l’art et de la philosophie par le rationalisme bourgeois de la révolution scientifique. Mais à la fin de l’ère moderne, « [l]a raison se soumet à la règle financière, de sorte que la culture d’appartenance se substitue à la raison universelle et le ressentiment identitaire à la solidarité sociale »27.
La jeunesse des ZAD et des cabanes perchées en haut des arbres à défendre incarne cette nouvelle espèce de picaro ou de buscon, cherchant tout à la fois : des manières de percevoir et d’habiter le monde alors que son éloignement nous exile (Baptiste Morizot), des manières de composer avec la panique, cet « enregistrement subjectif du chaos » (Franco Berardi)28, et des manières de délaisser la quête d’identité pour celle de liens avec soi-même et les autres.
Ces différentes manières s’entrecroisent elles aussi pour constituer des formes de vie possibles. La notion de forme de vie est fondamentale pour comprendre notre condition contemporaine et la possibilité d’en transformer le sens de l’incertitude et de l’hybridité. Dans Homo sacer29, Giorgio Agamben la conçoit comme le renversement d’une vie nue, c’est-à-dire une vie exposée à une menace de mort, une vie dont l’existence est rendue précaire par son intrication subie dans un dispositif de pouvoir qui ne l’inclut que pour mieux l’exclure. Il lui oppose une « forme de vie » conçue comme une hybridation entre vie naturelle (dérivant de la zoe grecque) et vie politique (dérivant de la polis), autrement dit une vie qui ne peut être dissociée de sa forme.
Cette fabrique de liaison concerne aussi l’écocritique, elle en est même l’enjeu central, comme l’écrit Jean-Christophe Cavallin dans Valet noir. Vers une écologie du récit30, même s’il semble douter de la puissance de son affirmation, peut-être pour la protéger de toute tentation de pouvoir.
Et voilà que tout notre effort pour définir le périmètre d’une écologie littéraire accouche d’un ragondin comme la montagne d’Horace accouchait d’une souris. C’est sans doute très peu de chose que cette idée de faire en sorte que les formes littéraires produisent du rapport au monde, des relations signifiantes avec le monde tel qu’il est – et donc des formes de vie. […] Comme les lettres de Schiller, l’écologie du récit couve le rêve farfelu de rééduquer la littérature, c’est-à-dire de réduire la schize que sa vieillesse a produite entre l’enclos des fictions et la prose de la vie31.
Notre condition contemporaine s’accompagne de récits, de documentaires, de formes littéraires diverses qui combinent, suivant l’analyse de Gaspard d’Allens, l’alternative des pratiques vertueuses, l’offensive contre les méfaits écocidaires et une éducation populaire réellement émancipatrice, qui induit une attention aux vivants politique et subversive. La seconde partie s’intéresse à quelques-uns de ces livres.
La forêt est déjà présente dans de nombreuses fictions et textes documentaires et elle commence à être un objet d’études littéraires. Dans le groupe de recherche Phi de Rennes, qui réfléchit aux « vertus et vanités de la littérature », Gaëlle Debeaux s’intéresse aux « Fictions contemporaines de la forêt »32. Son corpus est différent du nôtre puisqu’il se situe dans une perspective post-apocalyptique mais les principaux traits de ses « vertus configurantes » font écho à notre esquisse d’une condition contemporaine. Elle note un rapport hybride au temps, qui tente de « réinscrire la crise dans le présent » et conjugue « le temps lent de la catastrophe » et « le temps court de l’action politique » ; une autre perception de l’espace, liée dans son corpus au ralentissement du rythme de vie dans une terre désolée, à l’inverse de l’accélération et de la contraction que nous lirons dans le nôtre ; enfin une aspiration à d’autres formes de vie, même si là encore elles varient dans les textes.
Notre corpus se compose de livres qui réaniment les forces anciennes de la littérature tout en faisant écho aux trois manières contemporaines énoncées précédemment avec Gaspard d’Allens. Droneboy active la scène de roman moderne et la polyphonie de celui-ci pour donner place à un espace-temps commun, une cohabitation qui n’a pu avoir lieu. Nous étions la forêt renoue avec la catharsis antique et redonne une place centrale aux affects dans la cohabitation. Enfin, Felis silvestris détourne poétiquement la linéarité du récit et la fixité des identités pour nous faire percevoir un excès, traduction possible de la conjonction entre formes littéraires et formes de vie.
Dans un « avertissement au lecteur »33 que nous résumons ici, Hervé Jubert rappelle l’histoire de la Z.A.D de Sivens. Fin 2013, le Conseil général du Tarn relance un ancien projet, la retenue du Testet, une digue destinée à piéger les eaux du ruisseau qui alimente une zone humide aux abords de la forêt de Sivens, afin d’alimenter des terres cultivées souffrant de la sécheresse. Un collectif de protecteurs de la nature s’organise dans une métairie proche à l’abandon et le projet semble stagner, à cause du retard pris dans le recensement des espèces présentes. Fin août, un immense « pique-nique de réoccupation »34 transforme la zone humide en Zone À Défendre. Le préfet envoie une cinquantaine de C.R.S.35 pour évacuer le camp et préparer l’arrachage d’une partie de la forêt, qui débute en septembre, tandis qu’une milice paysanne se crée, proclamant « Un zadiste ! Une balle ! »36. Les violences sont quotidiennes et la zone bientôt détruite, tentes lardées de coups de couteau et cabanes incendiées. Dans la nuit du 25 au 26 octobre, Rémi Fraisse, un jeune botaniste présent sur le site, est tué par une grenade assourdissante coincée dans son sac à dos. Le gouvernement suspend alors le projet. Quelques zadistes restent, affamés au mois de mars 2014 par un blocus organisé par les milices, et les derniers partent au printemps. Des inconnus rasent et brûlent la métairie.
Droneboy a pour cadre la forêt de Bouxens, avatar de celle de Sivens, et se situe au moment de la lutte pour la défendre, perçue par des images qu’il s’agit de narrativiser. On peut rapprocher le texte d’une scène de roman telle qu’elle est définie par Stéphane Lojkine37 : un événement se condense en image qui détermine une scène, mise en mouvement par une narration qui relance l’histoire38. Dans Droneboy, l’image qui fait événement vient du drone DORI, « Drone Original Résolument Imbattable », passion du jeune Paul, d’où le titre du livre et son suspense, résumé en quatrième de couverture : « La moindre image peut devenir une arme… et son auteur payer le prix fort ».
Il n’y a pourtant pas qu’une seule scène dans Droneboy, mais plusieurs espaces, temps et narrations qui semblent se télescoper. À la nécessité d’une narration défigeant une image/événement s’ajoute ainsi un jeu de perspectives qui configure un espace commun, enjeu d’un conflit de valeurs qui semble l’interdire.
La première perspective est celle du personnage principal, Paul, adolescent solitaire qui s’adapte à la récente séparation de ses parents et partage son temps entre son père, gardien de la maison forestière, et sa mère vivant désormais dans un appartement en ville. Une jeunesse pas tout à fait solitaire cependant : il traverse la vie collégienne avec deux amis, s’entraîne pour une course de drones et ne s’éloigne jamais de Spam, son chien foxterrier. Il observe de loin l’installation des zadistes et le blocage de la zone par la gendarmerie.
Le café associatif constitue une autre scène où circulent les informations et où s’affrontent les points de vue, entre défenseurs ou défenseuses de l’environnement et paysans ou paysannes menacé·es par le tarissement de l’eau, qui voient dans le projet de retenue le dernier espoir de maintenir l’activité, malgré les doutes, les morts dues au glyphosate, l’envie de faire autrement. C’est là que le père de Paul rencontre Sarah, surnommée « femme-arbre »39 en raison de son extraordinaire chevelure rousse, qui vit seule dans une caravane mais suit de près la Z.A.D., tempérant les tentations de rupture sans issue tout en soutenant la lutte ; sa caravane sera incendiée pour l’exemple par la milice.
Charles Faramond avait pris la parole. Agriculteur à l’ancienne. Ni bio ni adepte du phytosanitaire et des saloperies que recouvrait ce terme rassurant. Travaillant ses champs en observant le ciel, et les insectes qui survivraient aux humains, avait-il l’habitude de rappeler.
Le vieux renard imposait le respect. Tous s’étaient tus, même Dédé, pour écouter ce qu’il avait à dire.
– Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le climat change.
– On a remarqué, répondit Max, porte-parole autoproclamé.
– Je comprends votre point de vue. Mais ça a encore été une année de sécheresse. Le blé, le maïs, le sorgho, énuméra-t-il en comptant sur ses doigts calleux. Ils ne donnent plus comme avant. On n’est qu’au mois de janvier et nos bêtes ont fini leurs rations d’hiver. Comment on va les nourrir, d’après vous ?
– Arrêtez de manger de la viande ! lança une jeunette.
Faramond la fixa durant cinq interminables secondes. La végane soutint son regard, malgré tout.
– Je vais vous dire comment on va les nourrir. On va acheter des tourteaux de soja aux Américains, des tourteaux farcis d’OGM et validés par la Communauté européenne. Ils passeront dans le lait et la viande que vous et vos enfants consommerez. Je ne vous fais pas de dessin pour la suite.
– Où tu veux en venir ? fit Dédé […].
– Où je veux en venir ? T’es con ou quoi ? Si on avait ce barrage, on aurait de l’eau.
Et il ajouta quelque chose en occitan que chacun traduisit à sa manière, mais qui, globalement, voulait dire « point barre »40.
Le collège est une autre scène, métonymique du territoire concerné par le projet, avec sa hiérarchie et ses clans, « (u)n mix de Prison Break et du monde adulte, avec ses injustices, ses contraintes et ses open spaces »41. S’y opposent en particulier la bande des jumeaux, entrés avec leur père cultivateur dans la milice locale, et la bande de Paul, bientôt rejointe par une nouvelle venue, Manon, « concentré de révolte en puissance »42 et fille de capitaine de gendarmerie. Elle observe la caserne où elle vit avec sa famille et s’oppose à son père qui « obéi[t] aux ordres »43, même si celui-ci n’est pas si mécontent de la capacité d’insoumission de sa fille. Après la vidéo diffusée d’une manifestation lycéenne durement réprimée, l’adolescente entre dans l’histoire de la lutte en entrainant Paul avec elle.
La dernière scène est évidemment celle des zadistes. Elle reste floue, comme diffractée en images clandestines et fantasmatiques, qui donnent à voir la fragilité d’une vie menacée par la destruction : un campement de tentes, des accrochages dans les arbres, une maison partagée, un feu de joie.
La zone déblayée par les forestiers dans la journée, celle qui abritait auparavant une faune et une flore riches et protégées, dans les textes tout du moins, offrait maintenant l’image d’une lande ravagée par un cataclysme industriel ou une coulée de boue géante. La métairie des zadistes était toujours debout. Un nouveau camp était en train de se créer autour. Yourtes et tipis démontés dans la matinée avaient été remontés. Des dizaines de tentes Quechua avaient poussé un peu partout. Des palettes brûlaient dans un immense feu de joie. […]
Ce combat qui n’intéressait au départ qu’une poignée d’écolos, amis des odonates et des salamandres, avait gagné une bonne partie de la population. Quant à la pétition en ligne ? Le préfet avait hurlé au complot, à la manipulation, et assuré que le barrage se ferait, quoi qu’il advienne44.
Ces différentes scènes sont autant de territoires hésitant entre enclavement et ouverture et toutes portent en elles un doute. En les rassemblant, Hervé Jubert montre un espace compartimenté en zones antagonistes qui n’existent pourtant que liées les unes aux autres. Le roman montre aussi les temporalités complexes de la lutte et la difficulté à les percevoir. Il rétablit la tension entre différents temps : le temps étiré du projet de barrage, l’apparente tranquillité cachant les conflits d’intérêt en action ; le temps suspendu de la ZAD et de la vie précaire qui s’y tient ; le temps des basculements, des brutaux passages à l’acte et de la surprise comme instruments de domination, mais aussi des basculements d’opinion, des grèves et des soulèvements.
Hervé Jubert reconstitue à la fois une causalité dans un enchaînement qui fait histoire, une absence de sens dans l’irruption d’une violence, et une intempestivité dans la transformation possible de ce déchirement. Il évite un trop grand manichéisme en mêlant les styles direct, indirect et indirect libre pour faire entendre les divers points de vue et la violence latente de ces discussions qui souvent n’en sont pas. C’est justement l’avènement du dialogue ou au contraire l’événement d’une violence injustifiée qui différencie axiologiquement les positions des personnages. Le meurtre du chien Spam par les miliciens condense en quelques lignes l’horreur de cette violence.
L’affect qui affleure seulement dans le roman est central dans le livre suivant, ou plutôt les affects, tout aussi contradictoires et kaléidoscopiques que les espaces-temps.
Nous étions la forêt interroge « la façon dont la vulnérabilité des écosystèmes forestiers, face à catastrophe climatique, raconte nos sociétés contemporaines et nos propres rapports à l’épuisement des/de nos ressources »45. La pièce de théâtre d’Agathe Charnet peut être lue comme une tragédie contemporaine ; la forêt menacée et la lutte qui tente de stopper le projet de parc solaire en constituent les unités de lieu, de temps et d’action. Le texte est découpé en cinq parties, dont les quatre premières sont présentées par les « notes de recherche » de Selma, « post-doctorante en sciences de l’environnement, ornithologue autodidacte »46, qui documente l’extinction en cours.
NOTES DE RECHERCHE DE SELMA ASFOUR
PROLOGUE - 21 MARS. […] Depuis le début des années 2020, en raison d’une situation de dépendance énergétique maximale juxtaposée à des crises économiques et géopolitiques majeures, les contemporains de l’Anthropocène vivant en Europe témoignent d’un regain d’intérêt inédit pour les forêts – notamment la production d’électricité via le bois-énergie – afin de tenter de maintenir à l’identique leur mode de vie basé sur l’exploitation massive des ressources infra et extra-frontalières. […]
Or, si les forêts n’ont pas toujours existé,
L’être humain, lui, n’a jamais vécu sans elles47.
21 AVRIL - Température moyenne : 18°. Élévation au-dessus des normes de saison : + 4°. Indice de pluviométrie : Faible. Espèces observées : 37. État de restriction d’eau : Vigilance48.
21 MAI - Température moyenne : 28°. Élévation au-dessus des normes de saison : +2 °. Indice de pluviométrie : Faible. Espèces observées : 19. État de restriction d’eau : Alerte49.
21 JUIN - Température moyenne : 32°. Élévation au-dessus des normes de saison : +4°. Indice de pluviométrie : Inexistant. Espèces observées : 8. État de restriction d’eau : Alerte grave50.
Comme dans le roman précédent, l’incertitude caractérise tous les paramètres du texte (personnages, temps, lieux) partagés entre urgence et suspension. Pauline et Anthony, nouveaux venus dans le village (mais « village ça se dit plus, […], on dit comm-comm ici »51), ont quitté « Là-où-on habitait-avant »52 (Paris) pour habiter une ancienne ferme, choisie parce qu’elle se trouve à côté d’un bois, lui-même menacé par le projet de panneaux photovoltaïques. Pendant que Pauline compose avec une dépression et tente une reconversion en sylvothérapie, Anthony promulgue des « pratiques vertueuses en entreprise » en faisant « du conseil pour des entreprises qui veulent adopter un mode de travail décarboné »53. Fred.E est un·e « arboriste-élagueur·euse »54 non-binaire, scandale du village, bravache dans sa solitude et radicale dans sa critique de l’Anthropocène. Iel se méfie des humains et de leurs actions, mais se trouve immédiatement sous le charme de Selma. Celle-ci transformerait bien ses recherches en « ateliers de naturalisme et d’ornithologie révolutionnaires »55, comme le prône Gaspard d’Allens, mais elle sait qu’elle énonce des vérités trop angoissantes pour être écoutées. Enfin Nathalie, pressée par son travail d’aide-soignante dans un EHPAD, commence à perdre la mémoire mais s’inquiète avant tout pour son fils Boris, garde forestier (« mais on dit technicien forestier maintenant »56), qui voit mourir les arbres qu’il aime, alors qu’on lui demande « [d]u volume du volume du volume »57. Pour contrer son dégoût et son épuisement face aux « réformes impossibles, [aux] exploitants qui font n’importe quoi, [à] ceux qui veulent que la forêt soit “ rentable ” »58, il accompagne un projet de plantation d’« îlots d’avenir »59, consistant à remplacer les chênes de la forêt locale par des sapins de Turquie – projet de « migration assistée »60 moqué par son ami·e Fred.E, qui l’aide quand même face à son désespoir manifeste. Tous se trouvent enlisés dans une vulnérabilité qu’ils cherchent à résoudre, à détourner ou à masquer par des projets incertains, auxquels ils ne croient pas tout à fait, ou pas toujours, et qui se heurtent les uns aux autres.
Dites, vous les avez déjà vus, n’est-ce pas ? Les arbres debout mais morts au mitan du printemps ? Eh bien dans ce rêve, morts ils le sont tous et je fais face à un charnier.
Leurs troncs blanchis ont la couleur des os au clair de lune et je me tiens là, juste à la lisière, et puisque contrairement à elleux
j’ai le pouvoir de fuir,
je cours pour entrer dans le bois bastonné, je me cogne aux branches rémanentes, je gagne la tourbière
puis je tombe, petit humain, face contre l’humus, […] et je demande aux dieux nouveaux et anciens, […], oui je demande aux pauvres petits dieux de la mythologie de nos désastres :
« Mais qu’avons-nous fait ? »61
Boris cache le projet de panneaux photovoltaïques aux autres, surtout à Fred.E, qui, lorsqu’iel l’apprend, saisit en effet l’occasion de faire quelque chose de sa colère, et monte un collectif pour défendre la forêt de la Fermette. Il y a bien une progression narrative, un suspense concernant le projet de panneaux photovoltaïques, mais l’essentiel semble être ailleurs, d’ailleurs la catastrophe n’est pas celle attendue. Ce qui se trame dans la pièce, c’est la fabrique d’une sociabilité partagée autour de la fragilité d’un écosystème forestier et d’un habitat humain.
La transformation de l’humour en est le premier signe. Il n’est d’abord qu’une ironie mauvaise, dans une confrontation de points de vue inconciliables car réduits à des stéréotypes : « sylvothérapie de charité » (Fred.E) versus « prêchi-prêcha démago-anarchiste »62 (Anthony), « petits colibris »(Fred.E) versus « Lae bizarre, lae weirdo, lae freak »63 (habitants du village). La même ironie sert au dénigrement des écologistes dans la promotion de Soliscop. Des rencontres en forêt aux visites entre voisins, une cohabitation se crée, des chansons sont partagées, et l’humour se transpose dans la lutte collective. Dans Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes64, Carla Bergman et Nick Montgomery considèrent cette joie militante comme un paramètre essentiel des luttes transformatrices, mais souvent oublié et même nié, menacé par la violence dominatrice extérieure et parfois intérieure aux milieux militants. La joie militante se situe au-delà de l’optimisme et du pessimisme, qui tous deux « cherchent à effacer l’incertitude du monde »65. Elle n’est certes pas le bonheur, comme le précise Silvia Federici, cette « satisfaction des choses comme elles sont », mais la jubilation née de liens tissés, lorsqu’on ressent « la puissance et les capacités grandir en soi et chez celles et ceux qui nous entourent »66. Elle n’est jamais univoque et s’hybride à la tristesse, à la peur et à la colère, mais cette hybridation peut donner à la coexistence de sentiments contradictoires une dimension politique et éthique.
Des changements accablants et terribles sont en train d’avoir lieu, être connecté·e aux communautés de plantes et d’animaux est aussi douloureux que cela nourrit. C’est depuis cet endroit précis que des réponses aux catastrophes écologiques émergent. Pas des réponses heureuses ou optimistes, mais une capacité à répondre aux horreurs qui s’ancrent dans des relations vécues et en changement continu67.
Dans la lutte qui rassemble les personnages de la pièce d’Agathe Charmet, la joie participe de sa créativité. Des noms se partagent et s’inventent contre la novlangue dominatrice. L’autodérision et les manifestes poético-politiques déjouent les cloisonnements identitaires et idéologiques, et des désirs naissent des éclats d’allégresse.
SELMA
[…] L’autonomie dans les écosystèmes ça ne marche pas ! Moi, je crois profondément en l’interdépendance des êtres. Et j’ai besoin de te dire ça et tant pis si tu trouves ça mou, convenu, guimauve. De te dire que je veux venir avec toi demain parce qu’il y a la Colère bien sûr mais surtout, c’est que même si mes bras ne sont pas aussi solides que les tiens, mon amour ce qu’ils peuvent pour toi mes bras, tu peux pas le mesurer. La force de ce que je ressens en moi et qui éclate quand je dis ton nom, tu ne peux pas l’imaginer. Et les envies de futur qui se dessinent quand je regarde ta peau, quand je sens ton ventre sous mes mains et qui me donnent mais tellement envie de vivre ! Et tu ne peux pas savoir à quel point avant de te rencontrer je ne croyais plus en rien, ni en personne, à quel point cette idée-là, le futur, elle me faisait exploser de rire. Il y a un mot en arabe qui veut dire je suis effondrée et je crois que c’est le mot que j’employais le plus au monde, « Enhyar », effondrement. […]
FRED.E
Selma. Tu es la plus belle personne que j’ai jamais rencontrée. Te connaître, c’est une révolution68.
La journée du « 21 juin » voit les personnages et la forêt s’avancer « vers l’obscur »69. Une catastrophe a lieu, un autre personnage chien nommé Walden disparaît et chacun·e semble retourner à ses convictions premières. Seulement ce ne sont plus des monologues juxtaposés mais bien « une fresque musicale »70 d’attention aux vivants et aux morts, une mélopée portée par un souvenir qui est aussi une promesse, « nous étions la forêt »71. L’épilogue de Nous étions la forêt reprend la fonction cathartique du chœur de la tragédie antique, même s’il n’énonce plus de vérité d’une seule voix, comme le fait le « chœur de Soliscop »72. Il permet aux affects d’une catastrophe écologique contemporaine d’exister ensemble, et peut-être alors de se transformer, comme le suggère Jean-Christophe Cavallin dans Valet noir.
« Si tu racontes la terreur sans recréer l’obscur, tu l’alimentes »73. Il faut apprendre à raconter les récits de ce nouveau monde. Le spectacle de la tragédie devait susciter la terreur (phobos) pour purifier la terreur (catharsis). […] Dans le lexique de Starhawk, le phobos est la « terreur » et l’« obscur » est le résultat de l’opération cathartique qui tire un remède du venin et change la maladie en travail de guérison74.
C’est sous l’angle de la transformation née d’une rencontre que nous lisons le troisième livre de notre corpus. Dans Felis silvestris, la métamorphose est partout : dans les personnages de deux sœurs, dans les milieux qu’elles essaient d’habiter, et dans la forme du récit pour raconter cela.
L’histoire commence avec l’absence d’une sœur, Felis, partie rejoindre une lutte collective en forêt, loin d’une étrange douleur trop pesante. Alors la narratrice décide d’inventer la vie de la disparue, pendant qu’elle-même est repliée dans un appartement emprunté, fragile ancrage après une longue période d’errance tout aussi inexpliquée. Ce double mystère se double d’un autre, qui transforme l’enquête en une rêverie : « Sans crier gare, Felis est partie rejoindre une forêt menacée de destruction. […] Mais Felis ignore que c’est sa sœur qui la fait exister – ou bien est-ce le contraire ? »75.
On suit ainsi une double exploration, deux tentatives parallèles de ré-habiter le monde et soi-même, qui pourraient être deux versions d’une même vie prise en son milieu, racontée à partir d’une « fêlure sans origine et sans nom »76, aussi incertaine que l’identité des personnages. Anouk Lejczyk ne résout pas le mystère, elle en fait au contraire le noyau et le mouvement de son récit.
Depuis ma nouvelle tanière, je fouille le web, je cherche des traces. J’essaie de reconnaître ta plume dans les quelques brèves de votre blog. Je me demande qui se cache derrière chaque pseudonyme. D’où vient-il ? Quel âge a-t-elle ? A-t-il une famille ? Depuis combien de temps est-elle là ? Était-il en couple avant d’arriver ? Sont-elles venues seules ou à plusieurs ? N’avait-il rien à perdre ? A-t-elle été portée par la peur ou par l’espoir ? Avait-il prémédité depuis longtemps sa venue ? Avait-elle une idée claire de ce qui l’attendait dans la forêt ?
Il n’y a aucune légende sous ton portrait encagoulé.
Le champ est libre, à moi de jouer77.
L’une campe dans l’appartement, dort dans un sac de couchage, « mélange de sueur, de terre et de plastique chaud »78, et nourrit les asticots d’un lombricomposteur. L’autre apprend à grimper dans les cabanes perchées, à respirer dans le froid et à vivre collectivement. L’une tente des incursions matinales dans les cafés de son quartier, l’autre goûte l’« esthétique bigarrée »79 de la végétation et des cabanes. Et tandis que l’une commence à s’apaiser en enfilant un bonnet troué, l’autre imagine la vie de sa sœur à partir d’une tasse d’eau renversée sur un tissu. Pour Felis, comme pour sa sœur narratrice, s’invente un « espace potentiel »80 (Donald Winnicott), un « mélange [d’] hallucination et [d’] observation »81 (Jean-Christophe Cavallin) qui tient à la fois de l’intime et de l’extime, de la fiction et de la réalité, de la liaison et de la différenciation.
Le jeu nécessaire à l’espace potentiel est encore sensible dans l’humour, particulièrement dans la subversion des injonctions portées par le langage. La narratrice lit les petites annonces et attend « l’annonce qui dira : « Profil recherché : discret et erratique, goût prononcé pour la déambulation et l’observation furtive »82. Quant à Felis, elle s’est inventé un nom : « Felis silvestris : ah, tiens, pas mal. Felis, Felis ça sonne bien, ça fait joyeux, joyeux et triste à la fois, et puis le chat sauvage, voyons voir, mais oui, c’est tout à fait moi. Felis, appelez-moi comme ça »83. Sa vie picaresque est racontée dans des chapitres introduits par des phrases détournées de leur sens : « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? – Oh ma sœur, elle prend un peu l’air (p. 25) / elle fait une césure (p. 33) / elle prend de la hauteur (p. 43) / elle se cherche (p. 51) / fait du bénévolat (p. 83) / canalise son énergie (p. 119) … »84.
Comme dans Droneboy et dans Nous étions la forêt, la langue différencie, sans les opposer complètement, les valeurs et les « lignes de désir devenus chemins »85 des personnages. Il y a d’un côté les grands discours du père, qui « répond(ent) en boucle à leur propre écho », la culpabilité de la mère, leur recherche affolée d’une cause extérieure (les tiques porteuses de la maladie de Lyme, un thermomètre cassé dans l’enfance qui aurait provoqué une hypothyroïdie) qui justifierait l’étrange vie de leur(s) fille(s). De l’autre côté, il y a les « silences ourlés »86 des sœurs. Entre les deux, une narration qui doute et fait de l’incertitude une ouverture, voire une résistance.
Il y en a beaucoup qui s’agitent comme des fourmis, qui brassent de l’air, revendiquent de l’air… Ils sont dans la forêt comme ils étaient avant dans leur vie, en automatique. Mais toi, non. Tu as ce truc imprévisible, cette sorte de conscience intégrée que rien n’est jamais acquis, qu’aucun de nos gestes n’est gratuit, qu’aucun enchaînement n’est parfaitement logique…Tu doutes tout le temps et sache-le, c’est ce qui te sauvera de toutes les tyrannies. On voit bien qu’il y a un truc qui tourne pas rond chez toi, un truc te grignote à l’intérieur et parfois te fait du mal, ce même truc qui te fait toujours partir en diagonale… Mais on a besoin de ces déviations-là, Felis, on en a besoin plus que tu ne le crois87.
Comme l’écrit Franco Berardi dans Respirer, « seul un acte de langage échappant aux automatismes techniques du capitalisme financier permettra l’émergence d’une nouvelle forme de vie », et cela n’advient qu’en prenant en compte notre vulnérabilité commune, puisqu’il ajoute : « Seule la réactivation du corps de l’intellect général – la finitude organique, existentielle, historique qui nourrit la puissance de l’intellect général –permettra d’imaginer de nouvelles infinités »88. Il nomme « poésie » cet « excès du langage »89.
Un tel acte de langage croise une éthique de la métamorphose qui associe curiosité et capacité à être désorienté·e, et une éthique de la rencontre, car « une façon de résister à l’idéologie est de commencer par des questions et non par des réponses »90. Il a lieu dans un espace intermédiaire qu’il crée en s’exerçant et qui rejoint l’« aire importante d’expérience dans l’espace potentiel entre l’individu et l’environnement»91 de D. Winnicott. Cette expérience mêle « la précarité du jeu réciproque »92 entre la réalité psychique personnelle et la maîtrise des objets réels, et une inventivité « qui ne s’accomplit pas dans les jeux réglés »93. Elle rassemble ainsi l’incertitude et l’hybridation de notre condition contemporaine et tient d’un jeu qui conjoint acte de langage, acte d’existence et mise en relation, dans une aire « qui s’étend jusqu’à la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l’homme »94.
Dans Felis silvestris, l’excès poétique brouille les identités des deux sœurs pour dire leur vie en mouvement, mais il permet aussi d’approcher sensiblement les êtres et leurs biotopes. Anouk Lejczyk procède par une exploration faite d’incursions et de bifurcations, dans un récit qui se déploie à partir d’images fugaces, de paroles rapportées ou de définitions minimales. C’est ainsi que s’éprouvent et s’énoncent les perceptions nouées d’une forêt, d’une absence, et d’un élan de vie retrouvé.
La forêt est une étendue. L’étendue est la propriété fondamentale des corps : se situer dans l’espace, en occuper une petite partie. […] Par extension, l’étendue est cet espace-même occupé par un corps : la surface en creux, la trace fantôme. Les mètres carrés que tu colonises, Felis, se mêlent à toi : vous partagez une étendue, vous êtes cette étendue95. […]
L’étendue est aussi une distance entre deux points, un écart, voire un laps de temps. En ce qui nous concerne : des centaines de kilomètres, des heures de route et une longue crevasse de non-dits96. […]
Tu traces toi-même tes chemins de traverse au gré de tes envies. Le buisson de houx, le chêne à bosses et la chandelle comme points de repère, tu déambules en chantonnant une vieille chanson aux paroles incertaines, sans lever trop la voix pour ne pas déranger les présences éventuelles97.
L’excès poétique pourrait être une autre définition minimale ouvrant une réflexion, celle de formes littéraires qui s’inventent dans le même élan que les vies qu’elles racontent. Nous avons lu cet excès dans la narration serpentine de Felis Sylvestris, et auparavant dans la joie baroque de Nous étions la forêt et dans l’espace polyphonique de Droneboy.
« L’apocalypse est notre chance »98, disaient joliment Sylvie Coquart-Morel et Sophie Maurer dans le feuilleton radiophonique du même nom, qui racontait la bifurcation d’une thésarde et de ses ami·es vers la résistance à une fabrique du mal. Leur titre rassemble l’incertitude et l’hybridité qui font notre condition contemporaine, et le mouvement qui les lie pour en faire des formes de vie émancipatrices. On peut aussi y lire de l’humour, fait d’une joie mêlée à bien d’autres affects, présente dans les différents textes de notre corpus.
Dans Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes, Carla Bergman et Nick Montgomery retiennent trois façons d’« être en prise avec le potentiel transformateur » (p. 255). Une première façon consiste « à se connecter aux héritages de résistance, de rébellion, et aux luttes du passé » (p. 256), afin de restaurer une mémoire collective attaquée et d’explorer les affinités entre les luttes. Une deuxième tient à « la gratitude et la capacité à célébrer » (p. 257) qui consistent à « laisser respirer ensemble » (p. 257) les victoires et les défaites, pour ne pas céder à la résignation. Une troisième façon implique « d’accroître la sensibilité et d’habiter plus pleinement les situations » (p. 254)99.
Nous avons lu les trois façons dans l’ensemble des textes du corpus, en mettant l’accent successivement sur chacune d’elles et en suivant leur interdépendance, à la fois dans les textes et dans les résonances entre textes et contextes. L’espace-temps multicentré de Droneboy induit la coexistence d’affects lue dans Nous étions la forêt, tandis que Felis silvestris rappelle l’excès poétique nécessaire pour approcher sensiblement notre condition contemporaine. Les livres portent la mémoire de soulèvements, ils s’inscrivent dans une généalogie fictionnelle qui fait signe en temps de catastrophe, ils proposent d’autres imaginaires qui maintiennent le désir d’augmenter notre puissance individuelle et collective. Ces multiples conjonctions, présentes dans l’entrecroisement réel et littéraire de forêts, de luttes et de jeunesses, sont une description possible d’une forme de vie. F. Berardi rappelle l’un des noms possibles d’une forme de vie, donné par Félix Guattari dans son dernier livre100 : la « chaosmose », ou l’art de respirer avec le chaos.
[1] Hervé JUBERT, Droneboy, Paris, Syros, 2019.
[1] Hervé JUBERT, Droneboy, Paris, Syros, 2019.
[2] Z.A.D. : Zone À Défendre.
[3] Agathe CHARNET, Nous étions la forêt, suivi de Le dieu des causes perdues, Paris, L’œil du Prince, 2024.
[4] Ibid., quatrième de couverture.
[5] Anouk LEJCZYK, Felis silvestris, Jassans-Riottier, Les Éditions du Panseur, 2022.
[6] Gaspard D’ALLENS, Des forêts en bataille, Paris, Seuil (« Libelle »), 2024.
[7] Ibid., p. 41.
[8] Ibid., p. 44.
[9] Rapport de l’association Canopée, « Le système Alliance forêt bois », 2023.
[10] Selon l’association Canopée, « 87% des chantiers financés par le plan de relance en 2021 ont impliqué des coupes rases. Parfois, elles dépassent les 20 hectares d’un seul tenant. La plupart ont conduit à des monocultures. Alliance forêt bois a été le premier bénéficiaire de ces aides. À elle seule, l’entreprise a cumulé 14,9 millions d’euros d’aides publiques ces deux dernières années. Soit près de 10% du plan de relance » (Ibid., p. 46).
[11] G. D’ALLENS, op. cit., p. 48.
[12] « En 2012, sur l’île de Gomera, dans l’archipel des Canaries, des milliers d’hectares sont partis en fumée à cause d’un incendie, mails le feu s’est arrêté à l’orée de la forêt primaire, stoppé grâce aux conditions d’humidité mais aussi au contact de la diversité des diamètres de troncs et de leur densité : le vent y a perdu sa force et s’est heurté à la dense canopée. La forêt primaire est restée quasiment intacte » (Ibid., p. 54).
[13] G. D’ALLENS, op. cit., p. 55.
[14] Étude citée dans Peter WOHLEBEN, La Vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017, traduit de l’allemand par Corinne Tresca.
[15] G. D’ALLENS, op. cit., p. 59.
[16] Oscar BERGLUND, « En France, les violences policières contre les activistes de l’environnement et du climat sont massives », entretien avec Anne-Laure BARRET, Libération, 4 janvier 2025, URL :
[17] Cette étude a été réalisée avec des chercheurs de l’université de Bristol (Royaume Uni), à partir des données de trois bases principales : « Acled, qui recense les conflits violents et les manifestations à travers le monde à partie d’articles de presse ; Global Witness, qui documente les assassinats des défenseurs de l’environnement ; enfin le Climate Protest Tracker de la fondation Carnegie, avec sa liste de protestations en cours » (Ibid.).
[18] « En France, le taux d’arrestation (3,2 %) est beaucoup plus faible que dans le pays où je vis (Royaume Uni) (16,8 %) et que dans la moyenne des pays étudiés (6,3 %) mais les violences policières (3,2 % contre 0,2 % au Royaume Uni et 0,3 % en moyenne) sont beaucoup plus massives » (Ibid.).
[19] « Sainte-Soline : la justice interdit les mégabassines pour protéger un oiseau en voie de disparition », Libération et AFP, 18 décembre 2024, URL : https://www.liberation.fr/environnement/agriculture/sainte-soline-la-justice-interdit-les-megabassines-pour-proteger-un-oiseau-en-voie-de-disparition-20241218_TZUZZEYLY5FWRIJZGKASULOOWU/?redirected=1&redirected=1.
[20] O. BERGLUND, entretien avec Anne-Laure BARRET, op. cit.
[21] Ismaël HALISSAT, « Violence des gendarmes à Sainte-Soline », dans Libération, 4 décembre 2025, URL : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/violences-des-gendarmes-a-sainte-soline-le-parquet-classe-sans-suite-les-plaintes-des-blesses-mais-ouvre-une-instruction-sur-les-tirs-tendus-20251204_M6J3AVJC5BG2HAR6CVTPNZDMSQ/.
[22] Clément B., journaliste, « Une jeunesse suivie à la trace », in Collectif du Loriot, Avoir 20 ans à Sainte-Soline, Paris, La Dispute, 2023, p. 201-204.
[23] Morgane, entretien avec Étienne DOUAT, « Être présent·es ou se déclarer battu·es », in Collectif du Loriot, op. cit., p. 175-188.
[24] Franco (« Bifo ») BERARDI, Respirer, Dijon, Les Presses du réel, 2024.
[25] Gilles DELEUZE, Le pli. Leibniz et le Baroque, Paris, Minuit (« Critique »), 1988, dans ibid., p. 36.
[26] Loc. cit., pour cette citation et les deux qui la précèdent.
[27] Ibid., p. 38.
[28] Ibid., p. 42.
[29] Giorgio AGAMBEN, Homo sacer. L’intégrale (1997-2015), Paris, Seuil (« Opus »), 2016.
[30] Jean-Christophe CAVALLIN, Valet noir. Vers une écologie du récit, Saint-Denis, Corti, 2021.
[31] Ibid., p. 280.
[32] Gaëlle DEBEAUX, « Fictions contemporaines de la forêt : le roman comme espace pour repenser nos modes de vie face à l’avènement de la catastrophe », Revue de littérature comparée, no 386, 2023, p. 180-191.
[33] H. JUBERT, op. cit., p. 243.
[34] Ibid., p. 244.
[35] C.R.S. : Compagnies républicaines de sécurité.
[36] H. JUBERT, op. cit., p. 245.
[37] Stéphane LOJKINE, La Scène de roman. Méthode d’analyse, Paris, Armand Colin (« U »), 2002.
[38] Selon Stéphane Lojkine, cette substitution d’une logique narrative à une logique iconique marque le début du roman moderne, dans un moment de confrontation de valeurs entre culture antique et culture médiévale.
[39] H. JUBERT, op. cit., p. 51.
[40] Ibid., p. 48-49.
[41] Ibid., p. 21.
[42] Ibid., p. 71.
[43] Ibid., p. 70.
[44] Ibid., p. 84-85. Le point d’interrogation après « la pétition en ligne » est d’origine.
[45] A. CHARMET, op. cit., quatrième de couverture.
[46] Ibid., p. 15.
[47] Ibid., p. 18.
[48] Ibid., p. 102.
[49] Ibid., p. 72.
[50] Ibid., p. 102.
[51] Ibid., p. 24.
[52] Ibid., p. 20.
[53] Ibid., p. 55.
[54] Ibid., p. 15.
[55] G. D’ALLENS, op. cit., p. 58.
[56] A. CHARNET, op. cit., p. 15.
[57] Ibid., p. 57.
[58] Ibid., p. 67.
[59] Ibid., p. 38.
[60] Loc. cit.
[61] Ibid., p. 82.
[62] Ibid., p. 95.
[63] Ibid., p. 47.
[64] Carla BERGMAN, Nick MONTGOMERY, Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes (trad. Juliette Rousseau), Rennes, Éditions du commun, 2021.
[65] Ibid., p. 37.
[66] Silvia FEDERICI, interview par Carla BERGMAN et Nick MONTGOMERY, téléphone, 18 janvier 2016, in Ibid., p. 64.
[67] C. BERGMAN, N. MONTGOMERY, op. cit., p. 157.
[68] Ibid., p. 106-107.
[69] A. CHARMET, op. cit., p. 114.
[70] Ibid., quatrième de couverture.
[71]Ibid., p. 129.
[72]Ibid., p. 15.
[73] STARHAWK, Rêver l’obscur, Paris, Cambourakis, 2015, p. 90, in J.-C. CAVALLIN, op. cit., p. 197.
[74] Loc. cit.
[75] A. LEJCZYK, op. cit., quatrième de couverture.
[76] Ibid., p .77.
[77] Ibid., p. 16-17.
[78] Ibid., p. 13.
[79] Ibid., p. 55.
[80] Donald WINNICOTT, Jeu et réalité. L’espace potentiel (trad. Claude Monot et J. B. Pontalis), Paris, Gallimard (« Folio Essais »), 1975.
[81] J.-C. CAVALLIN, op. cit., p. 166.
[82] A. LEJCZYK, op. cit., p. 86.
[83] Ibid., p. 32.
[84] A. LEJCZYK, op. cit., pour cette citation et les cinq qui la précèdent.
[85] Ibid., p. 29.
[86] Ibid., p. 56.
[87] Ibid., p. 151.
[88] F. BERARDI, op. cit., p. 32.
[89] Ibid., p. 33.
[90] CrimethInc, « Against Ideology ? », CrimethInc.com, 2010, URL : http://www.crimethinc.com/texts/atoz/ideology.php, in C. BERGMAN, N. MONTGOMERY, op. cit., p. 215.
[91] D. WINNICOTT, op. cit., p. 190.
[92] Ibid., p. 98.
[93] Ibid., quatrième de couverture.
[94] Ibid., p. 190.
[95] A. LEJCZYK, op. cit., p. 45.
[96] Ibid., p. 53.
[97] Ibid., p. 149.
[98] Sylvie COQUART-MOREL, Sophie MAURER, « L’apocalypse est notre chance », feuilleton radiophonique provenant du podcast Fictions/Le Feuilleton, France culture, 2017, URL :
[99] C. BERGMAN, N. MONTGOMERY, op. cit., p. 254-257, pour cette citation et les quatre qui la précèdent.
[100] Félix GUATTARI, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992.
Résumé
Des forêts, des luttes et des jeunes : cet entrecroisement s’observe dans la réalité comme dans la fiction. Que nous dit-il de notre condition contemporaine ? Quels échos celle-ci trouve-t-elle dans les formes littéraires ? Nous analyserons d’abord une condition contemporaine commune aux forêts, aux luttes qui les concernent et aux êtres qui les traversent, les habitent ou les défendent. Cette condition commune est aussi celle de formes littéraires que nous lirons ensuite dans une perspective écocritique. Nous suivrons les résonances entre textes et contextes, afin de percevoir les formes de vie qu’elles proposent.
Abstract
Forests, struggles, and youth: this intersection is observed in both reality and fiction. What does it tell us about our contemporary condition? What echoes does this condition find in literary forms? We will first analyze a contemporary condition common to forests, the struggles that concern them, and the beings who traverse, inhabit, or defend them. This common condition is also that of literary forms, which we will then read from an ecocritical perspective. We will follow the resonances between texts and contexts in order to perceive the forms of life they offer.
La forêt à la croisée des chemins
La jeunesse, cette espèce picaresque
Des formes de vie et de littérature
L’espace kaléidoscopique de Droneboy
Carine ARIZTIA
Chercheuse indépendante
Ouvrages et articles critiques
AGAMBEN, Giorgio, Homo sacer. L’intégrale (1997-2015), Paris, Seuil (« Opus »), 2016.
BARRET, Anne-Laure, « Entretien : ‘En France, les violences policières contre les activistes de l’environnement et du climat sont massives’ », Libération, 4 janvier 2025, URL : https://www.liberation.fr/environnement/climat/en-france-les-violences-policieres-contre-les-activistes-de-lenvironnement-et-du-climat-sont-massives-20250104_JAPKFUURKRAA7J5FYBSK33MTB4/.
BERARDI, Franco (« Bifo »), Respirer (trad. Cloé Crétal), Dijon, Les presses du réel, 2024.
BERGLUND, Oscar, « En France, les violences policières contre les activistes de l’environnement et du climat sont massives », Libération, 4 janvier 2025.
BERGMAN, Carla et MONTGOMERY, Nick, Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes (trad. Juliette Rousseau), Rennes, Éditions du commun, 2021.
CAVALLIN, Jean-Christophe, Valet noir. Vers une écologie du récit, Saint-Denis, Corti, 2021.
Collectif du Loriot (dir.), Avoir 20 ans à Sainte-Soline, Paris, La Dispute, 2024.
D’ALLENS, Gaspard, Des forêts en bataille, Paris, Seuil (« Libelle »), 2024.
DEBEAUX, Gaëlle, « Fictions contemporaines de la forêt : le roman comme espace pour repenser nos modes de vie face à l’avènement de la catastrophe », Revue de littérature comparée, no 386, 2023, p. 180-191.
DELEUZE, Gilles, Le pli. Leibniz et le Baroque, Paris, Minuit (« Critique »), 1988.
GUATTARI, Félix, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992.
HALISSAT, Ismaël, « Violence des gendarmes à Sainte-Soline », Libération, 4 décembre 2025, URL : https://www.liberation.fr/societe/police-justice/violences-des-gendarmes-a-sainte-soline-le-parquet-classe-sans-suite-les-plaintes-des-blesses-mais-ouvre-une-instruction-sur-les-tirs-tendus-20251204_M6J3AVJC5BG2HAR6CVTPNZDMSQ/.
LOJKINE, Stéphane, La Scène de roman. Méthode d’analyse, Paris, Armand Colin (« U »), 2002.
WINNICOTT, Donald, Jeu et réalité. L’espace potentiel (trad. Claude Monot et J. B. Pontalis), Paris, Gallimard (« Folio Essais »), 1975.
Œuvres littéraires
CHARNET, Agathe, Nous étions la forêt, suivi de Le Dieu des causes perdues, Paris, L’œil du Prince, 2024.
COQUART-MOREL, Sylvie, MAURER, Sophie, « L’apocalypse est notre chance », feuilleton radiophonique provenant du podcast Fictions/Le Feuilleton, France culture, 2017, URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-l-apocalypse-est-notre-chance-de-sylvie-coquart-morel-et-sophie-maurer.
JUBERT, Hervé, Droneboy, Paris, Syros, 2019.
LEJCZYK, Anouk, Felis silvestris, Jassans-Riottier, Les éditions du Panseur, 2022.